"Le Père-Ver " Chapitres XIII et XIV ( Roman publié en 2000 et épuisé )

petit jour sur le lagon

CHAPITRES XIII

Je grimpe l’escalier étroit, flanquée d’un grand carton à dessin. Je n’ai pas le temps de m’asseoir, car déjà, Visage-Pâle m’ouvre la porte.
Il est égal à lui-même. Tout est en ordre, à sa place, sauf moi bien sûr.
– Et alors ?
– J’ai apporté quelques dessins et peintures, dis-je, en défaisant les nœuds du carton que j’ouvre tout grand par terre. Ce sont des tableaux réalisés depuis une dizaine d’années, mais c’est seulement maintenant que je suis en mesure de leur donner un sens. Je n’ai jamais compris jusqu’ici, pourquoi j’ai peint tous ces nus de femme, « cassés en morceaux et recollés ». Il y en a des dizaines, assis, couchés, de face, de profil, de dos.
Mon enfance chaotique et le rejet renouvelé de mes parents, de la part desquels je n’ai jamais ressenti de tendresse, ont démembré mon ego, qui s’est éparpillé en un puzzle douloureux et compliqué que la peinture a essayé de reconstituer. C’est étrange, je me sens, vide de père et encombrée de mères absentes. Ma famille d’origine restera toujours pour moi, une image virtuelle.
Vous n’imaginerez jamais le plaisir physique et mental qui m’habitait quand je peignais ces nus. Je réparais un corps de femme, le même, cent fois cassé… Regardez, de tableau en tableau, le corps d’abord brisé en morceaux séparés, se réfugie ensuite à l’intérieur d’un œuf puis d’une chrysalide avant de retrouver son intégrité physique et sensuelle.
Je choisis une autre peinture et la montre à Visage-Pâle.
– Tenez, cette drôle de chose a été peinte depuis fort longtemps, mais c’est dans le courant de la semaine que j’ai décodé le rébus. Je sais depuis, que c’est un autoportrait !
Le tableau en question représente une sorte de profil rond, sans nez ni oreilles, avec un œil entier et immense, une demi-bouche de poisson et huit piquants en guise de chevelure. Un long spaghetti tient lieu de corps, coupé en deux points par un sac de nœuds et terminé par une unique patte d’oiseau à cinq doigts, maintenant l’ensemble en déséquilibre.
Visage-Pâle m’écoute poliment. J’ai l’impression qu’il s’ennuie un peu, beaucoup, à la folie.
Je referme mon carton et ma bouche itou. Je ne suis pas prête à recommencer. Mais qu’est-ce que j’espérais au juste ?
– Oui, tu t’attendais à quoi, hein ? reprend Ella en écho.
Je décide de parler dans ma tête, laissant le champ libre à Visage-Pâle, de s’octroyer une petite divagation.
J’ai passé la semaine écoulée à essayer de me trouver un nom. Je pensais appréhender ainsi, un brin ténu de l’écheveau complexe de mon identité.
Tel nom évoque des produits de luxe, tel autre un fromage fameux, eh bien, le nom que je me choisirai m’évoquera, MOI. Il sera l’image de ma personnalité. Une chose est sûre : je ne veux plus m’appeler comme M. Hef.
Jusque-là, j’avais signé tous mes tableaux de mon nom de jeune fille, que j’avais gardé même après avoir épousé Ekseption.
Fatiguée de tourner en rond, à la recherche d’un nom, je décidais de lui demander son avis, et lui en énumérais quelques-uns.
– Lequel préférez-vous ? lui demandais-je.
– Pourquoi ne choisiriez-vous pas un nom identique au nôtre ? répondit-il. J’y vois deux avantages. Tout d’abord, les enfants seraient sûrement heureux de s’appeler comme vous, surtout lorsque vous deviendrez un peintre célèbre, dit malicieusement Ekseption. Pour ma part, je serais très honoré de voir un nom identique au mien figurer au bas de vos tableaux, que j’aime beaucoup .
– Ah non ! dis-je. Il me faudrait encore changer de nom, si on devait divorcer un jour.
– Quelle drôle d’idée ! Vous pourrez garder ce nom, tout le temps qu’il vous plaira. Je ne vous intenterai pas de procès, c’est promis : croix de bois, croix de fer… Ce serait marrant si les enfants et moi nous portions le même nom que vous.
Son discours m’a fait sourire.
– Pourquoi pas finalement ? avais-je conclu.
Dès le lendemain et les jours suivants, j’ai effacé le nom de M. Hef de tous mes tableaux et j’ai inscrit à la place le nom que je m’étais donnée.
J’avais l’étrange impression d’accoucher de moi !
Il doit y avoir un bon moment que j’ai quitté le cabinet de Visage-Pâle. La nuit tombe et je roule sous une pluie rafraîchissante qui fait naître de la route une brume légère et tiède, à la senteur goudronnée .

. . .

CHAPITRE XIV

Je me promène pour la dernière fois dans le parc inondé de soleil du poster géant.
Dès l’instant où Visage-Pâle a mis en relief le fait qu’on se voit « depuis un an déjà », j’ai commencé à envisager et à organiser mon départ.
Je ne vois plus grand-chose à ajouter. Je n’ai plus rien à lui raconter avec ma parole du dehors ainsi qu’avec celle du dedans. Je me décide donc à faire le grand saut aujourd’hui.
Visage-Pâle me fait entrer avec un léger retard.
– Je pense, désormais, pouvoir me débrouiller toute seule, dis-je d’emblée, sans perdre de temps. Tous mes tiroirs ne sont pas rangés, mais j’espère y arriver, car le plus gros est fait.
Je ne me souviens plus exactement du déroulement de la séance, mais je revois encore son mini-sourire. C’est sûrement encore une projection de ma part, mais il me paraît soulagé. Moi aussi il faut bien le reconnaître.
– Je vous remercie de m’avoir aidée, dis-je, en lui tendant son chèque.
Il me reconduit à la deuxième porte capitonnée. Poignée de mains. Visage-Pâle est prêt à recevoir son prochain patient.
C’est curieux, pendant que je roule, une étrange impression m’habite. C’est difficile à traduire seulement avec des mots…C’est un peu comme si je devenais enfin majeure!
Il faudra que je rencontre une psy quelques mois plus tard, pour réaliser que j’avais affublé Visage-Pâle, des oripeaux de M. Hef. Je lui ai demandé quelle était son attitude avec un « transfert négatif ».
– Je le « pousse » doucement vers la porte, le plus tôt possible, avait-elle répondu sans se dérober à ma question.
Si Visage-Pâle n’avait pas accepté de jouer le rôle ingrat que je lui avais attribué chaque semaine, pendant plus d’un an, je serais encore à souffrir mille morts, seulement à l’évocation du nom de M. Hef.
Ce jour donc, Visage-Pâle est sorti de ma vie, comme il y est entré. La pièce que nous avons jouée à huis clos est terminée et rien ne nous a autorisés à nous départir de nos rôles respectifs au moment des adieux .
Dommage. J’aurais bien aimé entendre Visage-Pâle me dire, une fois , « Bonne chance et prenez soin de vous ».

(A suivre)… ( et à rajouter aux chapitres précédents, pour reconstituer le roman, au fur et à mesure ).

Auteur : Tingy

Romancière féministe; "Le Père-Ver" ( 2OOO épuisé) et "Le Village des Vagins" ( 2007,en vente chez "Virgin " et "Autrement "); un 3ème roman en long chantier ...et beaucoup de tableaux "psycho-symboliques")... Ah! J'oubliais: un amoureux incroyable, depuis 40 ans et 7 "petits" géniaux...

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