Le Père-Ver ( suite: chapitre IX ) .

CHAPITRE IX

Je grimpe l’escalier étroit qui conduit à la petite salle d’attente. Sans la présence du poster géant, je me sentirais prisonnière de ce lieu presque aveugle.
Visage-Pâle m’ouvre la porte. Poignée de mains. Je prends place devant le bureau où rien n’a bougé.
– Et alors ? laisse-t-il échapper.
-Ces quinze derniers jours, j’ai effectué un effroyable voyage dans mon passé. Comme vous étiez absent, j’ai tout noté sur ce cahier.
– Je vous écoute, dit Visage-Pâle.
Il n’en a rien à faire de mes pattes de mouche, seul le verbe l’intéresse.
– En fait, pendant vos congés, j’ai revécu mon existence merdique avec Brutus, depuis le mariage jusqu’au jour où il disparaît de ma vie. Un monde de souffrances a refait surface. Au fur et à mesure que je revivais cette période abominable de ma vie, un gros malaise et une honte géante m’envahissaient. Comment ai-je pu supporter toute cette violence gratuite pendant tant d’années ? Je ne comprends pas qu’un être humain permette qu’on le traite de la sorte… pendant treize ans.
Je sais, Brutus était ma « punition » et ensuite j’étais prise au piège. Une foule d’obstacles m’ont empêchée de partir plus tôt : les enfants, l’impossibilité de divorcer, l’indifférence des parents, collègues, hommes de loi…
Mais, quand même, Je n’aurai jamais dû accepter d’être traitée de la sorte. Je ne pense pas avoir été une victime. J’étais malade. Je voulais me détruire. Je me haïssais intégralement.
J’aurais pu choisir de me supprimer de façon plus radicale ou de manière plus subtile, en devenant alcoolique ou droguée. À la place j’ai « choisi » Brutus. Pourquoi ? Peut-être pour aller jusqu’au bout du désir de M. Hef. Je suis « morte » pour lui et j’ai « ressuscité » pour moi.
Bien sûr, j’avais rêvé d’une autre vie pour les enfants de Brutus. J’avais pensé à tort, qu’il aurait voulu compenser son enfance, qu’il raconte avoir été malheureuse, par la réalisation d’une vie superbe pour ses petits.
Les hindous affirment qu’une feuille qui tombe quelque part, peut provoquer une catastrophe ailleurs. L’obstination de M. Hef à vouloir me donner a provoqué dans mon psychisme, un séisme, dont l’onde de choc a saccagé plusieurs vies. Ce séisme a été d’autant plus violent, que je n’avais rien à qui ou à quoi me raccrocher. M. Hef avait pris soin, dès ma plus tendre enfance, de brouiller les cartes de mon univers familial, me laissant sans repères affectifs réels et stables.
Il m’arrive encore maintenant de vouloir me « jeter en enfer », n’importe où, n’importe quand, pour n’importe quoi, quand sournoisement et de façon aussi inattendue que fulgurante, la haine de moi, resurgit. Mais par bonheur, jusqu’ici, elle n’a pas trouvé prise et s’est résignée, à chaque fois, à s’en retourner dans ses profondeurs insondables.
Je regarde Visage-Pâle. Il m’écoute, semble-t-il, avec attention.
– Qu’est-ce qui vous a fait croire, que n’ayant pas l’amour de votre père, vous ne pouviez plus être un objet d’amour ? dit-il.
– La première fois qu’il m’a donnée, j’ai réussi à me faire aimer de ma Mère-Tante. J’ai pu me reconstruire une famille où je me sentais en sécurité. Mais son « kidnapping règlement de compte », m’a lézardée. Et quand il a voulu se débarrasser de moi pour la deuxième fois, j’ai volé en éclats. En fait, je n’en veux pas à M. Hef de m’avoir donnée : l’amour obligatoire n’existe pas. Mais par contre, je trouve monstrueux qu’il soit allé m’arracher à ma mère de remplacement à laquelle je m’étais profondément attachée et qui me comblait. En réalité, la petite fille que j’étais, n’existait pas pour lui. À ses yeux, j’étais devenue l’incarnation d’un règlement de comptes. Je lui étais indispensable, pour venger sa blessure d’amour propre.
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, j’allais à nouveau encombrer son existence et il allait, une nouvelle fois, me donner. Non seulement, il ne voulait pas de moi dans sa vie, mais il ne supportait pas l’idée que je pusse être heureuse, loin de lui. C’est pour cela qu’il me « donnera » à Brutus.
– Votre mère, dans tout cela ? demande Visage Pâle.
– Ma mère était une victime. Et puis on ne peut courir deux haines à la fois… Peut-être aussi que je me suis raccrochée à M. Hef parce que le tribunal en avait décidé ainsi. S’il avait consenti, au fil des ans, à m’accepter, j’aurais peut-être pu effacer un passé douloureux. J’aurais, en tout cas, porté un autre regard sur mon insignifiante personne. J’aurai appris à m’aimer un peu.
– Et Brutus ? dit Visage-Pâle.
– Je ne vous apprends rien en disant qu’un tyran n’a pas d’autres pouvoirs que celui que lui confèrent ses sujets. Autrement dit, Brutus a profité de ma névrose pour laisser libre cours à ses plus bas instincts. C’est vrai, j’aurais pu l’ébouillanter pendant son sommeil, ou le castrer, après l’avoir assommé, quand enfin, j’ai eu envie de « vivre ». Mais il est difficile, sinon impossible de s’opposer tout à coup, à ce que l’on a toujours accepté, quand on vit encore dans la même sphère coercitive, malsaine, violente et avilissante.
Je regarde Visage-Pâle droit dans les yeux et sans tendresse aucune. Je sais, c’est un euphémisme.
– Vous ne serez pas étonné, si je vous dis que je déteste les Mâles : je suis viscéralement « misophalle ». Vous et vos pareils, faites souvent partie d’une « race », de violeurs, de brutes phallocrates, libidineuses et misogynes. Pour la majorité d’entre vous, une femme se réduit à un sexe dans lequel vous vous  » déchargez ». Tout jugement de valeur porté sur elle est négatif. C’est bien connu, un homme est dynamique, une femme est agressive. Il est exigeant, elle est autoritaire. Il est en colère, elle est hystérique. Il a un certain charme, elle, c’est un boudin. Il est viril, elle est nymphomane…
La « race » mâle a une très haute opinion d’elle-même. Il faut voir ces messieurs parader à la tête de leurs familles, des entreprises, des administrations, des assemblées et du pays. Personne, en France, n’imaginerait qu’une « cheffe » d’état ayant commis les erreurs d’analyse de notre Président, continuerait à donner son avis sur les affaires de la planète. Elle ne serait pas crédible. Notre seule Premier ministre en jupons a été « décapitée » pour bien moins que cela. Sa grossière erreur a été de… naître femme.
La « race » mâle, utilise, partout dans le monde, la violence pour s’imposer en maître. Des études au niveau mondial, estime que 50 % des femmes sont maltraitées à un moment de leur vie par un père, un frère, un mari, un patron… Une étude canadienne de 1993 fait état d’un viol chez 50 % des femmes. Une Américaine subit des violences toutes les huit secondes ou un viol toutes les six minutes. En France deux millions de femmes sont battues, sans compter toutes celles, bâillonnées par l’omertà. J’aimerais qu’il existât des études comparatives montrant comment les animaux mâles traitent leur compagne, occasionnelle ou permanente.
Je crois percevoir, une lueur ironique dans les yeux de Visage-Pâle. Mais c’est sûrement, pure projection de ma part. Je continue.
– Je sais ce que vous pensez : un tyran n’existe que par la grâce de ses sujets. Les femmes, pourtant majoritaires en nombre, sont complices des ignominies de la « race » mâle, parce qu’elles tolèrent qu’on les traite ainsi. On peut parier que les hommes émasculés par leur compagne, qui ont fait la Une des faits divers récents, « respecteront » les femmes dorénavant. C’est quand on a mal dans sa chair, que l’on comprend enfin, et que l’on retient la leçon.
Les femmes sont complices, quand elles élèvent leurs garçons de façon aussi sexiste, façonnant jour après jour, un bâton pour battre leurs épouses, leurs filles et peut-être elles-mêmes, plus tard.
Elles sont complices, quand elles perpétuent les mutilations génitales chez leurs propres petites filles : deux millions de plus, par an !
Elles sont complices quand elles acceptent de perdre leur identité, en s’appelant comme leur mari. Pourquoi pas l’inverse ? Vous avez déjà essayé de retrouver une vieille copine perdue de vue depuis le lycée ? Elle a disparu de la société !
Elle est complice, quand elle ne s’insurge pas contre le fait qu’un enfant sorti de son ventre, ne porte pas son nom à elle…
La liste des injustices est encore longue, mais votre réveil ne va pas tarder à me mettre dehors. En résumé, j’ai la haine, je voudrais que la « race » des hommes disparaisse de la planète.
– Tous les hommes ? demande Visage Pâle
– Je suppose qu’Ekseption doit être un mutant. Il n’a rien à voir, mais rien, avec les travers de la « race » mâle. D’autre part, j’ai élevé mon petit homme de telle sorte que ses « gènes pervers » resteront récessifs.
Mais revenons à la « race » mâle. Elle a profité de sa force physique indéniable, pour s’imposer. Comment peut-on se laisser abuser par Freud ? Qui peut vraiment croire que les femmes ont envie d’un pénis, à la place de leur propre sexe ? Pour quoi faire ? Elles désirent seulement le pouvoir dont il est censé gratifier la race dominatrice.
Je m’étonne qu’aucune psy n’ait relevé le fait que ce sont en réalité les femmes qui détiennent le Pouvoir, pouvoir que nous envie la « race » mâle, celui de donner la vie.
N’importe quelle femme, normalement constituée peut se « faire » un enfant à qui elle transmettra » son héritage ». Aucun homme, évidemment ne peut faire de même. Il faut d’abord qu’il aille à la recherche d’un ventre complaisant. La réalité, c’est qu’ils savent, qu’ils ne peuvent « se survivre » sans avoir recours à notre ventre. Le vrai pouvoir objectif et non purement subjectif n’appartient pas à celui qui dispose d’un phallus, mais d’une matrice. La fécondation « in vitro » peut se contenter d’une pipette à la place d’un pénis, mais n’a pas encore réussi à fabriquer un ventre artificiel, pour dorloter le fœtus. Même les clones se fichent pas mal du spermatozoïde, mais ne peuvent se passer de ce ventre. Mieux, un chercheur américain a réussi en 1985 à féconder un ovule… Avec un autre ovule. Il a pensé à leur ôter leurs membranes et le miracle a eu lieu. Deux femmes pourraient faire des bébés, sans l’intervention d’un spermatozoïde, »seulement » en mélangeant leurs ovules.
C’est la peur de notre pouvoir de vie qui a conduit la « race » mâle à utiliser sa force physique, confortée par des lois iniques inventées par elle, pour maintenir les femmes en état d’infériorité, dans la sphère familiale, mais aussi dans le travail, la politique, la religion.
– Deux hommes ont saccagé votre vie et vous en faites une généralité, intervient Visage-Pâle.
– Vous savez bien que j’ai raison dis-je. Que l’on abolisse toutes les inégalités institutionnelles, culturelles et légales touchant les femmes et que l’on institue la perpétuité pour les individus usant de violences envers les femmes, alors nous verrons bien qui du mâle ou de la femme montre sa  » supériorité ».
Oh, je sais, ce sera long, car dans le premier temps de cette ère nouvelle, les femmes constitueront elles-mêmes, leurs pires ennemis.
– Ce sera tout pour aujourd’hui décrète que Visage-Pâle, mettant ainsi fin à la séance.
– Pour moi, c’est loin d’être fini ! dis-je dans ma tête.

( A suivre …)

Auteur : Tingy

Romancière féministe : je viens de publier " Le temps de cuire une sauterelle " :-)) Et de rééditer : "Le Père-Ver" et "Le Village des Vagins" (Le tout sur Amazon) ... et peintre de nombreux tableaux "psycho-symboliques"... Ah! J'oubliais : un amoureux incroyable, depuis 46 ans et maman de 7 "petits" géniaux...

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