" La part de responsabilité des…Femmes" !!!

[ Nicholas Kristof : …en Chine 39 000 bébés filles meurent… Cela nous a fait réfléchir et nous avons commencé à enquêter sur les violences commises contre les femmes dans le monde.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris au cours de votre enquête ?

La part de responsabilité des femmes. On pense en général que les hommes sont les oppresseurs. J’ai été frappé par le nombre de femmes qui tiennent des bordels, pratiquent l’excision… Si vous demandez s’il est bien de battre son épouse, la réponse ne diffère pas selon le sexe, mais selon le niveau d’éducation et le mode de vie, urbain ou rural !

Au Cambodge, vous avez acheté la liberté de deux prostituées. Pourquoi ?

Lors d’un premier séjour, j’avais fait un reportage sur deux prostituées. Grâce à elles, mon article a été salué et j’ai gagné des prix. Mais elles sont restées dans leur bordel et sont probablement mortes du sida depuis. Je ne voulais pas que cela se reproduise. J’ai aussi pensé que ce serait un moyen de secouer le lecteur. Aider les gens est un processus difficile, jalonné d’erreurs. Vous pouvez construire un beau puits, si vous quittez le village, que le puits s’effondre et que personne n’arrive à le réparer, tout le projet capote. Cela arrive des millions de fois. En Afrique, on a donné du lait en poudre aux mères séropositives pour éviter qu’elles ne contaminent leur bébé. Elles l’ont jeté parce que ne pas allaiter leur enfant, c’était reconnaître devant le village qu’elles étaient malades…

En visitant le village des ancêtres de Sheryl, d’origine chinoise, vous remarquez qu’il n’y a que des hommes, les femmes étant parties travailler à l’usine, et vous en concluez que la Chine est un modèle d’émancipation…

La Chine a réussi à éduquer les filles et à les intégrer dans le monde du travail. C’est dans le village de Sheryl que nous avons compris que c’étaient ces millions de femmes venues travailler dans les usines qui avaient permis le miracle économique chinois, et plus généralement le boom économique de l’Asie. Les Américains sont horrifiés par les conditions de travail dans ces ateliers, mais ce sont les rares endroits où les femmes peuvent rivaliser avec les hommes et au bout du compte s’émanciper. A tel point que, dans les régions urbanisées, on commence à voir des parents heureux quand naît un bébé de sexe féminin. Jusqu’à présent, ils préféraient un garçon, car seul le fils leur garantissait une retraite. La Corée du Sud, pays très machiste, a réussi, par l’éducation, à rétablir l’équilibre des naissances filles-garçons. Désormais, surtout dans les villes, le ratio s’est équilibré et la préférence pour l’héritier mâle s’estompe.

Le paradoxe, comme vous le notez, c’est que, dans le même temps, dans d’autres pays, les avortements de foetus féminins augmentent

En Inde notamment, la situation empire. Les Etats indiens les plus riches sont ceux où l’on constate le plus grand déséquilibre entre garçons et filles à la naissance. Car plus le niveau de vie augmente, plus la population a accès à l’échographie, qui indique à l’avance le sexe de l’enfant, et plus elle se débarrasse des bébés filles. Il reste beaucoup à faire partout, y compris en Occident ; des pays comme la France ou les Etats-Unis sont encore confrontés aux violences conjugales et à la prostitution.

Vous préconisez des solutions pragmatiques, voire terre à terre…

Avec le temps, Sheryl et moi sommes devenus sceptiques sur les grandes mesures censées tout résoudre d’un coup. Il est utile de voter des lois, mais souvent la vie sur le terrain ne change pas. Mieux vaut privilégier les initiatives concrètes qui améliorent localement le sort d’un petit groupe d’habitants. La Française Esther Duflo, professeur au MIT, a créé une ONG qui lutte contre les parasites, comme le ver solitaire, qui affaiblissent les enfants – la plupart des jeunes Africains en souffrent – et leur font manquer l’école. Un seul cachet assure trente jours d’école supplémentaires par an. Cette intervention en apparence simple, et très peu coûteuse, augmente considérablement l’accès à l’éducation.

Quel est l’impact de vos articles et du livre ?

Au Soudan, une école a reçu plus de 300 000 dollars de dons après la sortie de l’article que je lui avais consacré. L’organisation de Mukhtar Mai, cette Pakistanaise qui a subi un viol collectif et l’a dénoncé publiquement, dont je raconte l’histoire, a récolté 500 000 dollars. Les gens craignent de voir leurs dons détournés ou mal utilisés, mais, quand ils sont convaincus du bien-fondé d’une cause, ils sont incroyablement généreux. Nous avons été époustouflés par l’impact du livre. Après mon passage à l’émission d’Oprah Winfrey, la grande ONG Women for Women International, qui parraine des femmes dans le monde, a enregistré 10 000 nouveaux parrainages !

EXTRAITS:

Quand le viol fait la loi Dina, une adolescente de 17 ans originaire de Kindu, fait partie de ces victimes congolaises. (…) Issue d’une famille de six enfants, Dina a grandi sur la ferme de ses parents, des producteurs de bananes, de manioc et de haricots. Deux de ses frères ont fréquenté quelque temps l’école, mais aucune fille. « L’école est plus importante pour les garçons », nous expliqua-t-elle d’un air convaincu. Tous les habitants de la ville savaient qu’il y avait des soldats de la milice Interahamwe hutue dans la région, et Dina avait peur chaque fois qu’elle sortait travailler aux champs. Mais elle n’avait pas le choix. Il fallait surmonter ses craintes ou se résigner à mourir de faim. Un jour, sentant le danger, Dina écourta son travail dans son champ de haricots et rentra chez elle bien avant le coucher du soleil. Alors qu’elle marchait, cinq membres de la milice hutue l’encerclèrent. Ils portaient des fusils et des couteaux et la forcèrent à s’allonger au sol. L’un d’eux tenait un bâton. « Si tu cries, on te tue », l’avertit un autre. Elle garda le silence pendant que les cinq hommes la violaient. Quand ils eurent terminé, ils la maintinrent au sol tandis que l’un d’eux la pénétrait avec son bâton. Inquiets de son absence, son père et ses amis retournèrent courageusement aux champs, où ils la trouvèrent agonisant dans l’herbe.

Pas de médecin pour ma mère
La première fois que Nick se rendit en Afghanistan, il eut recours aux services d’un interprète qui avait étudié l’anglais à l’université. C’était un homme courageux, qui semblait tout à fait en phase avec son siècle. Jusqu’à cette discussion : « Ma mère n’a jamais vu un médecin de sa vie, lui confia-t-il, et elle n’en verra jamais – Pourquoi donc ? demanda Nick. – Il n’y a aucune femme médecin par ici, et je ne peux pas l’autoriser à aller voir un homme. Ce serait contraire à l’islam. Et comme mon père est décédé, elle est sous ma responsabilité. Elle n’a pas le droit de quitter la maison sans ma permission. – Mais si ta mère était mourante et qu’il faille absolument l’emmener chez un médecin pour la sauver ? – Ce serait terrible, admit gravement l’interprète. Je la pleurerais. »

Cherche femme désespérément

Dans des pays comme l’Afghanistan, pour beaucoup de jeunes l’espoir de trouver une compagne est mince. On compte en général 3 % d’hommes en plus que de femmes, à cause d’un accès inégal aux soins médicaux, mais également en raison de la polygamie, qui permet aux riches d’épouser deux ou trois femmes aux dépens des autres. L’impossibilité de trouver sa place au sein d’un foyer augmente le risque que des jeunes hommes sombrent dans la violence. Les garçons de ces pays grandissent dans un environnement masculin aussi saturé de testostérone qu’un vestiaire de lycéens. ]
Source Le Point.fr 15 04 2010 : Interview Nicholas Kristof
« Ce sont les femmes qui ont permis le miracle économique chinois. »
Propos recueillis par Hélène Vissière

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No comment !!!