Femme "caméléon" !

CHAPITRE XIII du roman  » Le Père-Ver  » (épuisé ).

 » Je grimpe l’escalier étroit, flanquée d’un grand carton à dessin. Je n’ai pas le temps de m’asseoir, car déjà, Visage-Pâle m’ouvre la porte.
Il est égal à lui-même. Tout est en ordre, à sa place, sauf moi bien sûr.
– Et alors ?
– J’ai apporté quelques dessins et peintures dis-je en défaisant les nœuds du carton que j’ouvre tout grand par terre. Ce sont des tableaux réalisés depuis une dizaine d’années, mais c’est seulement maintenant que je suis en mesure de leur donner un sens. Je n’ai jamais compris jusqu’ici, pourquoi j’ai peint tous ces nus de femme, « cassés en morceaux et recollés ». Il y en a des dizaines, assis, couchés, de face, de profil, de dos.
Mon enfance chaotique et le rejet renouvelé de mes parents, de la part desquels je n’ai jamais ressenti de tendresse, ont démembré mon ego, qui s’est éparpillé en un puzzle douloureux et compliqué que la peinture a essayé de reconstituer. C’est étrange, je me sens, vide de père et encombrée de mères absentes. Ma famille d’origine restera toujours pour moi, une image virtuelle.
Vous n’imaginerez jamais le plaisir physique et mental qui m’habitait quand je peignais ces nus. Je réparais un corps de femme, le même, cent fois cassé… Regardez, de tableau en tableau, le corps d’abord brisé en morceaux séparés, se réfugie ensuite à l’intérieur d’un œuf puis d’une chrysalide avant de retrouver son intégrité physique et sensuelle.
Je choisis une autre peinture et la montre à Visage-Pâle.
– Tenez, cette drôle de chose a été peinte depuis fort longtemps, mais c’est dans le courant de la semaine que j’ai décodé le rébus. Je sais depuis, que c’est un autoportrait !
Le tableau en question représente une sorte de profil rond, sans nez ni oreilles, avec un œil entier et immense, une demi-bouche de poisson et huit piquants en guise de chevelure. Un long spaghetti tient lieu de corps, coupé en deux points par un sac de nœuds et terminé par une unique patte d’oiseau à cinq doigts, maintenant l’ensemble en déséquilibre.
Visage-Pâle m’écoute poliment. J’ai l’impression qu’il s’ennuie un peu, beaucoup, à la folie.
Je referme mon carton et ma bouche itou. Je ne suis pas prête à recommencer. Mais qu’est-ce que j’espérais au juste ?
– Oui, tu t’attendais à quoi, hein ? reprend Ella en écho.
Je décide de parler dans ma tête, laissant le champ libre à Visage-Pâle, de s’octroyer une petite divagation.
J’ai passé la semaine écoulée à essayer de me trouver un
Nom. Je pensais appréhender ainsi, un brin ténu de l’écheveau complexe de mon identité.
Tel nom évoque des produits de luxe, tel autre un fromage fameux, eh bien, le nom que je me choisirai m’évoquera, MOI. Il sera l’image de ma personnalité. Une chose est sûre : je ne veux plus m’appeler comme M. Hef.
Jusque-là, j’avais signé tous mes tableaux de mon nom de jeune fille, que j’avais gardé même après avoir épousé Ekseption.
Fatiguée de tourner en rond, à la recherche d’un nom, je décidais de lui demander son avis, et lui en énumérais quelques-uns.
– Lequel préférez-vous ? lui demandais-je.
– Pourquoi ne choisiriez-vous pas un nom identique au nôtre ? répondit-il. J’y vois deux avantages. Tout d’abord, les enfants seraient sûrement heureux de s’appeler comme vous, surtout lorsque vous deviendrez un peintre célèbre, dit malicieusement Ekseption. Pour ma part, je serais très honoré de voir un nom identique au mien figurer au bas de vos tableaux, que j’aime beaucoup.
– Ah non ! dis-je. Il me faudrait encore changer de nom, si on devait divorcer un jour.
– Quelle drôle d’idée ! vous pourrez garder ce nom, tout le temps qu’il vous plaira. Je ne vous intenterai pas de procès, c’est promis : croix de bois, croix de fer… Ce serait marrant si les enfants et moi nous portions le même nom que vous.
Son discours m’a fait sourire.
– Pourquoi pas finalement ? avais-je conclu.
Dès le lendemain et les jours suivants, j’ai effacé le nom de M. Hef de tous mes tableaux et j’ai inscrit à la place le nom que je m’étais donnée.
J’avais l’étrange impression d’accoucher de moi !
Il doit y avoir un bon moment que j’ai quitté le cabinet de Visage-Pâle. La nuit tombe et je roule sous une pluie rafraîchissante qui fait naître de la route une brume légère et tiède, à la senteur goudronnée. »

Auteur : Tingy

Romancière féministe : je viens de publier " Le temps de cuire une sauterelle " :-)) Et de rééditer : "Le Père-Ver" et "Le Village des Vagins" (Le tout sur Amazon) ... et peintre de nombreux tableaux "psycho-symboliques"... Ah! J'oubliais : un amoureux incroyable, depuis 46 ans et maman de 7 "petits" géniaux...

2 réflexions sur « Femme "caméléon" ! »

  1. Tu as raison, mais souvent, hélas, il arrive qu’on accouche d’un moi…formaté et perturbé par la société, la religion, les autres, les parents, le conjoint, les enfants ; il faut beaucoup d’énergie et une volonté farouche pour se rapprocher de…SOI !
    Car, évidemment, ce MOI ne cadre plus avec l’attente des « Autres » ! Et les femmes ont souvent ce travers, de jouer à la femme « caméléon », et mettent DEFINITIVEMENT entre parenthèses leur VRAIE vie !
    Kiss.

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