(Si vous l’avez manqué)
Par Blandine Grosjean :
» Barbara, contaminée par son compagnon : vingt ans de sida et de colère
En 1992, le compagnon de Barbara Wagner, qui se savait séropositif, lui a transmis le virus du sida. Depuis, elle aide les femmes dans sa situation, mais se bat aussi pour que la justice condamne ceux qui les ont contaminées.
Huit ans de prison pour avoir transmis sciemment le sida à son épouse. Cétait à Toulon, fin février. Il sagit de lavant-dernière décision de justice pour contamination volontaire du virus, qualifiée dans cette affaire correctionnelle « dadministration de substance nuisible suivie dinfirmité permanente ».
Pendant cinq ans, cet artisan dune cinquantaine dannée a eu des rapports sexuels avec sa femme sans la protéger. Quelques semaines auparavant, devant la cour dassises cette fois, de Seine-Saint Denis, un homme a écopé de deux ans de prison.
« Victimes innocentes » et « coupables bien fait pour eux »
En France, cest Barbara Wagner qui a porté, avec Femmes positives, la revendication de la pénalisation de la contamination volontaire du sida. En 2004, quand je lavais rencontrée (article publié en 2005), lapparition de ces femmes hétérosexuelles au milieu des associations de malades gays ou migrants suscitait un rejet violent. On les accusait de stigmatiser les séropositifs, de revendiquer un statut de « victimes innocentes » qui faisait des autres séropos des « coupables bien fait pour eux ». Leur donner la parole était considéré comme un acte « sidophobe », voire homophobe ou raciste. Toutes les démarches judiciaires entreprises par ces femmes avaient jusqualors échoué.
Mais en janvier 2005, quand la cour dappel de Colmar (Haut-Rhin) a condamné un homme à six ans de prison pour avoir contaminé deux de ses compagnes, elles ont eu droit à quelques entrefilets dans les médias. A un peu de considération. Le suicide dune des deux victimes matérialisait la souffrance et lisolement de ces femmes « banales ». Ce procès a marqué le début de la reconnaissance des institutions et des médias pour lassociation de Barbara.
Dans le revue Vacarme (n°46), Emilie Hache expliquait en 2009 que Barbara Wagner avait investi langle mort de la lutte contre le sida : labsence de prise en compte de la question des rapports de genre. Femmes positives rompait surtout avec le dogme de « responsabilité partagée » et de solidarité entre personnes de statuts sérologiques identiques ou différents.
« Et alors ? Moi aussi, on ma baisé »
Vingt ans ont passé depuis que lhomme qui voulait adopter son fils et lui faire une petite fille la contaminée. Barbara Wagner vit toujours à Marseille, et elle reçoit encore des femmes et des hommes (homosexuels pour la plupart) qui comme elle ne pourront jamais encaisser ce fait : lhomme quelles aimaient et qui les aimaient, avec qui elles vivaient parfois, élevaient des enfants, a choisi de bousiller leur vie. Comment cela se peut-il ?
Dans lordonnance de mise en accusation de lhomme jugé aux assises de Paris en octobre 2011, poursuivi pour « administration de substance nuisible » avec pour circonstances aggravantes la préméditation et le statut de concubin, également poursuivi pour avoir exposé deux autres jeunes femmes, on lit :
« Lorsquelle lui demande sil se rendait compte quil lavait contaminée en se sachant déjà atteint par le VIH, il lui avait répondu : Quoi, et alors ? Moi aussi, on ma baisé. »
Cet homme a été condamné à neuf années de prison. Lex-compagnon de Barbara na jamais été poursuivi. La procédure sest soldée par un non-lieu.
Blandine Grosjean
Le récit de Barbara
Jai 24 ans quand je rencontre Antoine dans le sud de la France. Jai un fils de 1 an, Romain, et je suis en instance de séparation avec son père.
Ce week-end, jaccompagne un ami journaliste, sur un reportage. Antoine est grand reporter, photographe. Coup de foudre.
Il est alors en plein divorce, je suis la « première » depuis sa femme. Il est « clean ». Jai été dépistée lors de ma maternité. Nous sommes en 1992. Très vite Antoine rencontre Romain, nous formons déjà une famille, envisagions de vivre ensemble sur Paris. Les deux premiers mois nous nous installons tous les trois chez ses parents, le temps de trouver un appartement à deux pas de son agence photo.
Les victimes des quatre H : héroïnomanes, homos…
En mars 93, date de notre premier anniversaire de rencontre, je prends rendez-vous avec ma gynécologue pour un examen de routine. Quand je lui parle de la profession dAntoine, elle insiste pour me refaire un test HIV.
Une circulaire de santé classe certains individus à la fois comme les véhicules et les victimes du groupe des quatre H (héroïnomanes, homosexuels, Haïtiens, hémophiles). Plus tard on y ajoute les grands voyageurs, les prostituées et les femmes dorigine subsaharienne.
Quelques temps après ce nouveau test, le laboratoire mappelle pour procéder à une seconde prise de sang dusage pour une confirmation de diagnostic. Je reçois un appel de ma gynécologue une semaine plus tard au domicile de mes « beaux-parents ».
En quelques mots elle bredouille quelle est au regret de mannoncer ma séropositivité. Il faut que jévite dembrasser mon fils, que je sois vigilante quant aux bobos, blessures, coupures et partage de couverts. Et elle raccroche en me saluant, désolée. Je me rue dans la chambre dAntoine, abasourdie. Il se prend la tête entre les mains en psalmodiant :
« Je le savais, je le savais, je le savais Cest de ma faute »
Sa mère : « Je te lavais dit quelle ne serait pas assez forte »
Entre deux sanglots, japprends quil est séropositif, quil avait été toxicomane il y a une dizaine dannées et quil lavait su par la Croix-Rouge en faisant un don du sang, que sa femme na pas été contaminée durant leur mariage, quil pensait que notre amour serait plus fort que le virus. Jappelle sa mère. Elle nous rejoint dans la chambre, prend son fils dans ses bras :
« Tu vois, je te lavais dit quelle ne serait pas assez forte. »
Je découvre que toute sa famille et quelques amis proches partagent son secret. Il me raconte son incapacité à me dire la vérité jour après jour, ses mésaventures quand il se risque à révéler sa sérologie au personnel médical, avec de rares personnes dans son milieu professionnel ou amical. De la violence des réactions des uns, de la compassion des autres.
Il est suivi dans le service gynécologique de la clinique dans laquelle sa mère est secrétaire médicale, son médecin se bornant à examiner le nombre de ses T4.
A lépoque, on ne donnait pas cher de nos vies
Je prends les choses en main et me mets en quête dun service dinfectiologie dans lequel nous serions suivis conjointement. Ses examens font état dun système immunitaire dégradé, il prend rapidement le premier traitement anti-VIH de lépoque soit du Bactrim et de lAZT.
Jusque-là, il ne se souciait guère de prendre en compte son pronostic vital ni celui de ses compagnes. Le simple fait davoir réchappé à lhécatombe des années 90 lavait installé dans sa croyance de toute-puissance face à linfection, son statut de reporter de guerre le rendait intouchable, immortel, inattaquable…
Les femmes aussi
En 2006, une femme a été condamnée par le tribunal de Nanterre à deux ans demprisonnement avec sursis et 176 000 euros damende pour avoir tu sa séropositivité et contaminé son mari.
En 2008, une autre a été condamnée à cinq ans avec sursis par la cour dassises du Loiret pour avoir « sciemment » contaminé son mari. B.G.
Les attitudes bienveillantes de son clan mutique se muent petit à petit en attaques à mon encontre. Je ne suis plus digne du fils prodigue.
Je ne sais pas comment réagir à ma contamination, trop occupée à parer au pire, compter les jours qui me restent à profiter de la présence de mon fils à mes côtés, et lui de moi, à le socialiser, lui construire un environnement propice à maintenir son équilibre quand il devra traverser la pire épreuve de son enfance, la mort de sa maman.
A lépoque, on ne donnait pas cher de nos vies. A lépoque, je pense quil me reste six mois, un an pour régler lessentiel.
Une ombre sur les épaules de mon mini Batman
Lors de cette seconde partie de vie commune, je plonge dans un abîme de solitude tel que je nai pour seuls témoins de ma « mésaventure » que les écoutants de Sida info service ou dAides qui me renvoient à ma culpabilité, à ma responsabilité pleine et entière dans ce « regrettable accident ». Ils mexpliquent que je dois me résoudre à une fatalité commune à tous les séropositifs, nous sommes victimes dun virus mortel identifié, la recherche sactive à trouver un vaccin, lAZT et le carpe diem étant, pour le moment, nos plus sûrs alliés.
Je décide de garder le secret, dépargner les gens qui maiment. Je fais comme si de rien nétait. Chez nous, il est tacitement proscrit daborder LE sujet, il est crucial de reprendre le cours des choses, lAntoine au front du photojournalisme, lenfant sur les bancs de lécole et moi au foyer.
Je tombe en dépression. Je prends le parti de dire à mon fils de quoi je souffre, lui explique lintrusion dun méchant virus dans mon corps et quil me faut combattre avec des armes chimiques et un bataillon de vaillants T4. Une ombre angoissante désormais pèse sur ses épaules de mini Batman-léclaireur de mes ténèbres.
Lui na pas peur de moi, de mon corps, de mes fluides
Jai fait une tentative de suicide quAntoine a tourné en dérision, trop occupé par sa carrière.
Je retrouve souvent des copains de lagence de photo au troquet du coin, je noie mon malaise dans lalcool et autres paradis artificiels mélangés au cocktail danxiolytiques, dantidépresseurs et dAZT quand jy pense.
Je travaille dans un restaurant du quartier où je fais la connaissance dun de ses collègues qui partage les mêmes déboires conjugaux, trouve oubli et réconfort aux comptoirs et bientôt dans mes bras.
Avec lui, je ne me sens plus cette espèce de pestiférée dédaignée de tous, cette pauvre fille perdue, cette tâche poisseuse. Je redeviens une femme, désirable, aimable et aimante, saine et sensible, courageuse et joviale.
Un renouveau parce que je croyais ne plus jamais avoir le droit daimer et de lêtre en retour. Parce que lui na pas peur de moi, de mon corps, de mes fluides, de mes pensées, de mon besoin inextinguible de protection, de réconfort et de confiance. Sa femme étant allergique à la pilule, le préservatif navait pas de secret pour lui, ce geste simple et automatique est le gage de la préservation de notre amour, le garant de ma tranquillité.
Notre passion dure quelques mois, le temps déclater au grand jour.
Antoine se tranche les veines bien maladroitement , il brûle nos photos, hurle quil part se faire un shoot avant de menfermer à double tour. Au petit matin dun 1er janvier, il me réveille en me rouant de coups. Un voisin alerte la police, ses parents viennent le chercher, les pompiers me transportent à Sainte-Anne pour me cloîtrer dans une chambre et me gaver de tranquillisants.
« Las-tu protégée ? » Il me répond évasivement
Quelques jours plus tard, je prends lavion direction Marseille. Ce lien avec lui ne tenait plus que par « la dette impayable » quil a envers moi comme il me lécrit plus tard. En guise de dédommagement, il se porte caution pour la location de mon appartement. Il mappelle un jour de létranger, où il vit désormais, me rapporte incidemment une aventure quil a avec une femme, mère-célibataire.
A ma question immédiate las-tu protégée ? , il me répond évasivement. Depuis son arrivée dans ce nouveau pays, il partage sa vie avec une jeune étudiante en médecine qui elle, doit être suffisamment informée sur LE sujet pour savoir ce quelle fait
Lhébétude se fond en haine, dautres femmes vont connaître le même sort que le mien, combien dautres victimes, de consurs, dinterprètes, au gré de ses voyages ?
Ses confidences/anecdotes/récits sur ce sentiment de danger, de tension extrême, de ces décharges dadrénaline quéprouvent les reporters de guerre sur le terrain reviennent en rafale. Ce jour-là, son aveu « en passant » fut salutaire. Je ne me sentais plus seulement « responsable-coupable » de ma séropositivité mais également témoin complice de ses comportements à risque.
Je demande à un de ses collègues en poste dans le même pays de retrouver et informer sa partenaire du risque quelle encoure. Antoine lapprend, il me menace ce mort. Son talon dAchille est la divulgation de sa sérologie à ses partenaires. Sur ma lancée, la jeune étudiante en médecine est également informée.
11 mars 2003 : nous créons lassociation Femmes positives
Un point sur les poursuites
Au pénal, les poursuites se fondent sur les articles 223-1 du code pénal (mise en danger de la personne), 221-5 (empoisonnement : « Le fait dattenter à la vie dautrui par ladministration de substances de nature à entraîner la mort »), ou 222-5 (administration de substances nuisibles).
En 2010, pour la première fois, un tribunal juge dune affaire au sein dun couple homosexuel (tribunal correctionnel de Besançon, Doubs) et condamne un jeune homme à deux ans de prison.
La plus lourde peine a été infligée par la cour dassises de Paris en 2011 : neuf ans de prison à un homme qui avait imposé des rapports sexuels sans protection à trois de ses compagnes, toutes contaminées. B.G.
Je nai plus quà franchir la porte dun avocat pour que justice soit rendue, (pensais-je). Je ne sais pas jusquoù cette démarche va me mener. La procédure engagée à lencontre dAntoine, de 1999 à 2002, malgré plus de quatre ans dinstruction et de preuves abouti à un non-lieu. Des dépôts de plaintes sont refusés, des procédures ont été abandonnées par les procureurs sans explication.
En 2003, japprends dans la presse que dautres femmes partagent le même drame que moi. Il y a des hommes aussi, homosexuels, mais dans le milieu associatif homo, la « pénalisation » de la contamination est totalement taboue et explosive. Et il ny a pas de place pour nous, femmes hétéros.
Nous créons lassociation Femmes positives le 11 mars 2003. Lobjet deviendra : accueil, écoute, orientation, prévention, accompagnement des personnes infectées, affectées et/ou concernées par le VIH/sida. Notre premier combat est la judiciarisation de la transmission volontaire au sein du couple. Le second axe est celui de la prévention.
La spécificité de mode de transmission nous concernant ne sera pas retenu au niveau pénal avant le procès Colmar (janvier 2005) qui va faire jurisprudence en évoquant la qualification du délit d« administration de substances nuisibles ayant entraîné un handicap permanent ». Les précédentes procédures lancées sur les qualifications d« empoisonnement » ou d« homicide volontaire » avaient toutes été déboutées.
Ma peau nest quune mince feuille de papier à rouler
Mai 2012, je suis au bout du rouleau. Rechute dépressive. Je ne sers à rien, je ne serre plus personne dans mes bras ballants. Romain mon fils vole de ses propres ailes, lhomme de ma vie, mon ange. Ma peau nest quune mince feuille de papier à rouler, mes os qui seffritent, mes muscles qui fondent, inutiles.
Je ne souhaite plus survivre en donnant le change, quel échange ? Oui, je suis en vie et je devrais men réjouir au lieu den dépérir de minute en minute. Je nai pas faim, je ne suis pas appétissante. Jai ma ration de produit nutritionnel de substitution en bouteille pour parer à la maigritude.
Je laisse tout en branle, maison, famille, chat, asso et fais un séjour de trois mois en maison de repos après une autre tentative de suicide. Ces années de combat mont épuisée.
Jai un nouvel homme dans ma vie, depuis un an
Printemps 2014. Ma mission nest pas tout à fait accomplie. La transmission délibérée au sein du couple est reconnue et passible des assises. Les séropositifs, sous certaines conditions, ne sont plus contaminants. Le dépistage étendu à la population générale (circulaire Bachelot) est loin dêtre appliqué ; le dépistage rapide se limite à la communauté gay.
Jai un nouvel homme dans ma vie depuis un an, japprends à vivre à mon rythme et suis toujours en thérapie et trithérapie, janime la page Facebook de Femmes positives versus prévention sida et violences conjugales. Je privilégie le présent avec ceux que jaime.
Je suis très fière davoir porté ma pierre à lhistoire de la lutte contre le sida. »
http://rue89.nouvelobs.com/2014/04/04/barbara-contaminee-compagnon-vingt-ans-sida-colere-249596
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« On les accusait de stigmatiser les séropositifs, de revendiquer un statut de « victimes innocentes » qui faisait des autres séropos des « coupables bien fait pour eux ». Leur donner la parole était considéré comme un acte « sidophobe », voire homophobe ou raciste. Toutes les démarches judiciaires entreprises par ces femmes avaient jusqualors échoué. »
En France les plaintes -légitimes,- des femmes, sont toujours suspectes !
Quand on songe que pour un yaourt avarié d’un supermarché on voit débouler toute la cavalerie répressive, on peut ressentir effectivement une mega colère: ces maris/compagnons transmettent sciemment, eux, un virus terrifiant, handicapant et possiblement mortel, dans l’indifférence policière et judiciaire !!! COMMENT cela est-il possible, HUMAINEMENT parlant ???
« 11 mars 2003 : nous créons lassociation Femmes positives […] En France, cest Barbara Wagner qui a porté, avec Femmes positives, la revendication de la pénalisation de la contamination volontaire du sida […] Je suis très fière davoir porté ma pierre à lhistoire de la lutte contre le sida dit Je suis très fière davoir porté ma pierre à lhistoire de la lutte contre le sida. »
Une pierre contre la… pierre tombale(!) à laquelle les destinaient les hommes qui partageaient leur vie ??? :##