
Qui m’a posée des questions…Pas indiscrètes du tout 😉 [Dans mes messages].
… »En attendant, à l’appartement, c’est loin d’être le rêve. Les scènes de violence ne connaissent aucune trêve. Les verres et autres projectiles tracent les diagonales du fou furieux, et les coups pleuvent au hasard.
Un soir, les enfants et moi, sommes assis par terre sur la terrasse, quand nous voyons un petit satellite brillant, traverser le ciel étoilé. Je le désigne du doigt aux petits.
– Regardez, c’est un vaisseau spatial. Il vient nous chercher tous les cinq pour nous emmener très, très loin d’ici, à des millions d’années lumière, dans un pays fabuleux où la bêtise et la méchanceté n’existent pas.
– Et on ne reviendra plus jamais ici ? demande la petite dernière.
– Plus jamais, jamais, jamais, dis-je avec conviction.
Les enfants battent des mains et poussent des cris de joie, sauf l’aîné.
– J’aimerais bien m’éloigner d’ici et ne plus jamais le revoir. Mais je veux revenir sur la terre. J’ai peur de partir ailleurs.
Quand plus tard, la barbarie fera irruption dans sa vie, sous les traits d’un père/bourreau, songera-t-il à ce vaisseau spatial qu’il avait « refusé de prendre » ce soir-là ?
Cette nuit-là justement, nous continuons à parler longuement. Brutus s’attarde chez sa maîtresse et nous profitons de l’accalmie.
– Un jour, je serais obligée de partir seule, pour ne pas mourir. Votre père menace de vous tuer si je vous emmène avec moi. Vous me rejoindrez dès que vous le pourrez.
– Oui, on sait, déclare la cadette. Mais s’il te plaît maman, ne nous dis pas le jour ni l’heure de ton départ. Il ne faut surtout pas que papa puisse penser un seul instant qu’on était au courant. Il nous tuerait de coups. Je te promets de bien m’occuper des petits.
Ella ne s’en tire pas trop mal. Moi, je ne pourrais pas parler de quitter les petits en gardant cette apparente sérénité.
Il se fait tard, nous allons nous coucher. Au petit-déjeuner, Brutus décide involontairement du jour de mon départ.
– Mais qu’est-ce que tu fous encore là ? À cause de toi, je risque de la perdre. Elle ne m’attendra pas éternellement, chez sa mère. J’ai décidé de prendre l’appartement situé juste au-dessus de celui-ci. J’ai vu la pancarte à louer sur le balcon. Comme cela, je pourrais vous surveiller toutes les deux.
Il tourne un moment, comme un animal en cage, puis lance un grand coup de pied dans la chaise où je suis assise. Je dégringole de tout mon poids et me blesse le haut de la cuisse.
– Je finirai par devenir fou à te surveiller ainsi. Je sens que tu ne finiras pas la semaine. Je te tuerai une bonne fois, espèce de sale pute, vocifère-t-il penché au-dessus de moi.
Il avait déjà essayé à plusieurs reprises, de m’éliminer. Une fois en me coinçant sur le lit, son genou écrasant ma poitrine pendant que sa main m’enserrait le cou. L’aîné remontant du bac à sable, mit involontairement fin au cauchemar. Un autre jour, dans la cour de notre habitation, il plaça une balle dans une 22 Long Rifle et appuya sur la gâchette. Le petit dernier s’était élancé courageusement et avait dévié le canon du fusil. Une nuit, il a dévissé le socle d’un ventilo sur pied pour récupérer un gros pistolet qu’il avait acheté à un enseignant rapatrié d’Algérie. Il m’a tenue en joue, tous les deux assis par terre dans la chambre, pendant un temps qui m’a paru une éternité. Parfois il s’assoupissait. Il a même menacé de mort mon avocate…
Je me rends en classe comme d’habitude. À dix heures je demande à la femme de service de surveiller mes élèves, auxquelles j’ai donné à rédiger des exercices de grammaire. Ce sont quatorze jeunes filles « à problèmes » d’une quinzaine d’années, parfaitement au courant de mes avatars familiaux, à cause des marques de coups.
Nous formons depuis deux ans une « grande famille », et leur soutien m’est précieux.
Je me rends au bureau d’Air France afin de réserver un aller simple pour Paris via l’île anglaise voisine. Lavion pour la France ne quittant l’île qu’à vingt-deux heures et mon emploi du temps étant strictement chronométré, je dois m’organiser.
Tout d’abord, il faut à tout prix que j’aille à l’aéroport dans l’après-midi, pendant que Brutus est à son travail. Ensuite, il est impératif que je me rende dans l’île voisine afin de me trouver « en transit » à l’heure où Brutus s’apercevra que je n’ai pas regagné « la prison ».
Mon billet d’avion en poche, je vais à la banque afin de rencontrer la responsable de mon compte, avec qui j’ai sympathisé. Elle connaît, toujours à cause des bleus, quelle est ma situation familiale. Je la mets au courant de mon départ et lui explique que j’ai fait un gros chèque pour mon départ, alors qu’il n’y a pas de sous sur mon compte pour l’instant. Il ne sera alimenté que dans quelques jours, par mon salaire.
– Ne vous en faites pas, je m’en occupe. Partez tranquille de ce côté-là. Je vous souhaite bonne chance dit-elle toute émue.
En quittant la banque je me rends chez un psychiatre, que je n’ai jamais vu, mais devant le cabinet duquel je passe souvent en me rendant en classe. Sa plaque sur le portail, m’a renseignée sur sa fonction. Personne, dans la salle d’attente. La porte s’ouvre aussitôt. Il doit y avoir un système qui le renseigne, à l’arrivée d’un patient. Un homme jeune me propose d’entrer. Je lui explique ma situation en quelques phrases, tout en ayant la conscience aiguë d’être prise pour une folle. Je lui précise que je suis en danger de mort et dans un état de grande tension physique et psychologique. Je lui raconte aussi que dans quelques heures je me sauve, seule, en avion, abandonnant mes quatre enfants à leur père, qui menace de les tuer si je les prends avec moi. Que le Commissaire de la Police Judiciaire à qui j’ai demandé de l’aide, s’est déclaré impuissant en l’état des choses.
À mon grand étonnement, le médecin ne met pas en doute mes propos.
– Je comprends, dit-il d’une voix bienveillante. Je vous arrête pour quinze jours. N’oubliez pas de contacter un confrère sur place. Tenez-moi au courant et bonne chance.
Arrivée dans ma voiture, je m’interroge sur les motivations de sa confiance en moi. Je suis venue, sans rendez-vous, il ne m’a jamais vue, il n’a posé aucune question, il a seulement dit « je comprends ». Qu’a-t-il compris ? Mon indicible désespoir, sûrement.
Ella récupère les enfants à l’école et aux collèges. Elle achète un plat tout prêt dans une grande surface et rentre pour la dernière fois à la « Prison ». Elle est comme programmée, en pilotage automatique. Passive et absente, je la regarde s’activer à côté de moi. Les aînés n’ont pas cours l’après-midi. Brutus décide que les petits n’iront pas à l’école non plus, car c’est la veille des vacances de Pâques et en général les enfants de l’école organisent un goûter et des jeux en classe.
Je ne me souviens plus de mon départ de la « Prison » ni de mon arrivée à l’école. À seize heures, Ella téléphone à un taxi qui accepte de nous conduire à l’aéroport. Je suis assise par terre, entre les sièges. Arrivée à l’aérogare, Ella poste la lettre destinée au Procureur.
À trente-cinq ans, je quitte l’île toute seule et sans bagage, pour « Nulle Part ».
Je suis comme une somnambule. Je ne me souviens plus de l’aller-retour à l’île voisine. Je suis la seule passagère en transit. Ella obtient la permission de rester à bord. Elle nous enferme dans les toilettes. Je m’assieds sur l’abattant. Jai sommeil, à cause des tranquillisants, sûrement. Peut-être que je m’endors. Quelque temps après, j’entends une galopade dans le couloir de la cabine.
– Mais il est complètement fou ! s’exclame une hôtesse.
Bientôt les passagers commencent à arriver. Nous regagnons ma place, et l’avion décolle.
Nous atterrissons à Orly, Ella et moi, dans un petit matin brumeux.
Je ne sais où aller. Personne ne m’attend. J’ai désormais tout le temps et l’espace devant moi, réunis en une grande plage nue, sombre et froide où je n’ai plus de rêves à dessiner, ni de châteaux à construire.
Les boutiques de l’aéroport s’ouvrent. Trois heures se sont écoulées depuis mon arrivée. Il faut absolument que je me débarrasse de mes vêtements. Ils puent la poisse, l’échec et l’oubli. Je me procure de quoi me changer de la tête aux pieds.
Une navette me conduit aux Invalides. Je suis bancale sans les petits, que j’avais complètement à ma charge depuis leur conception. Je me sens désertée, affreusement dépouillée de tout, absolument vide et inutile. Je cherche désespérément un sens, même provisoire, à ma vie immédiate. Il faut, à tout prix, que je trouve un moyen pour survivre à cette amputation douloureuse. Il est urgent pour moi de trouver un truc pour ne plus penser aux enfants, plus du tout, juste le temps d’avoir moins mal. Ella décide de les mettre dans une grande maison fleurie dont nous gardons toujours la clé sur nous. Ils ne seront plus perdus dans un néant inaccessible et lointain, mais bel et bien dans un endroit tout proche, où je pourrais aller les voir quand je le désirerai. Mais je sais que si je veux m’y rendre, le prix à payer est d’accepter de me précipiter dans un abîme de douleur intolérable. Je pénètre au cur de cette phrase d’un otage rescapé du Liban : »je m’interdisais de les visualiser (les membres de sa famille) pour ne pas trop souffrir ».
J’ai erré toute la journée, je n’ai ni faim, ni soif. La nuit tombe, il me faut trouver un abri. J’entre dans le petit hôtel qui fait l’angle de la rue.
Je n’arrive pas dormir, car je ne sais pas comment éteindre la télé qui marche dans ma tête. Au petit matin, je m’assoupis.
Aussitôt réveillée, je recommence mon errance solitaire et inutile, au hasard des rues et des heures.
– Tu as entendu ? me dit un jour Ella. Le type penché au-dessus de la bouche d’égout a dit à son copain qui descendait dans le trou : »regarde la droguée, là », en parlant de toi. Quel abruti ! C’est Brutus qui serait content de l’entendre.
Je sais qu’Ella me parle, mais je ne comprends pas le sens de sa phrase. Pas plus tard que ce matin, la patronne de l’hôtel m’a demandé : « voulez-vous prendre un petit-déjeuner? J’ai parfaitement compris qu’elle me proposait quelque chose. J’ai bien entendu le mot déjeuner, mais aucune image n’apparaît à l’évocation de ces mots. Ils ne me sont pas étrangers, seulement absents. Comme moi »…
NB- Ella et la narratrice sont une… Seule et même personne, que l’inconscient a créé pour la sauver de la… Folie, peut-être ?
Pour la narratrice ce « double » EXISTAIT… Réellement, même si elle savait que pour le reste du monde…ce n’était pas le cas 😉 ]
(Extrait du « père-ver » paru en 2000 et épuisé).
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La légende de la photo dit vrai: « Tout ce qui ne nous détruit pas, nous rend plus fort »
Je souhaite une vie pleine, ronde, et belle à ma jeune amie/blog