La solitude ça n’existe pas ? Ca dépend…des jours…

Histoire d’Ella :
[…Nous atterrissons à Orly, Ella* et moi, dans un petit matin brumeux.
Je ne sais où aller. Personne ne m’attend. J’ai désormais tout le temps et l’espace devant moi, réunis en une grande plage nue, sombre et froide où je n’ai plus de rêves à dessiner, ni de châteaux à construire.
Les boutiques de l’aéroport s’ouvrent. Trois heures se sont écoulées depuis mon arrivée .Il faut absolument que je me débarrasse de mes vêtements. Ils puent la poisse, l’échec et l’oubli.
Je me procure de quoi me changer de la tête aux pieds.
Une navette me conduit aux Invalides. Je suis bancale sans les petits, que j’avais complètement à ma charge depuis leur conception. Je me sens désertée, affreusement dépouillée de tout, absolument vide et inutile. Je cherche désespérément un sens, même provisoire, à ma vie immédiate. Il faut, à tout prix, que je trouve un moyen pour survivre à cette amputation douloureuse. Il est urgent pour moi de trouver un truc pour ne plus penser aux enfants, plus du tout, juste le temps d’avoir moins mal.
Ella décide de les mettre dans une grande maison fleurie dont nous gardons toujours la clé sur nous. Ils ne seront plus perdus dans un néant inaccessible et lointain, mais bel et bien dans un endroit tout proche, où je pourrai aller les voir quand je le désirerai. Mais je sais que si je veux m’y rendre, le prix à payer est d’accepter de me précipiter dans un abîme de douleur intolérable. Je pénètre au coeur de cette phrase d’un otage rescapé du Liban : »je m’interdisais de les visualiser (les membres de sa famille) pour ne pas trop souffrir ».
J’ai erré toute la journée, je n’ai ni faim, ni soif. La nuit tombe, il me faut trouver un abri. J’entre dans le petit hôtel qui fait l’angle de la rue.
Je n’arrive pas dormir, car je ne sais pas comment éteindre la télé qui marche dans ma tête. Au petit matin, je m’assoupis.
Aussitôt réveillée, je recommence mon errance solitaire et inutile, au hasard des rues et des heures.
– Tu as entendu ? me dit un jour Ella. Le type penché au-dessus de la bouche d’égout a dit à son copain qui descendait dans le trou : »regarde la droguée, là », en parlant de toi. Quel abruti ! C’est Brutus qui serait content de l’entendre.
Je sais qu’Ella me parle, mais je ne comprends pas le sens de sa phrase. Pas plus tard que ce matin, la patronne de l’hôtel m’a demandé: « voulez-vous prendre un petit déjeuner? ” J’ai parfaitement compris qu’elle me proposait quelque chose. J’ai bien entendu le mot déjeuner, mais aucune image n’apparaît à l’évocation de ces mots. Il ne me sont pas étrangers, seulement absents.
Il y a une semaine que je suis arrivée à Paris. Ella m’interdit d’aller retrouver les enfants, dans la belle maison. C’est elle qui garde la clé. Elle me promet que ce sera pour bientôt…. ]

 » Elle/Ella  » retrouvera ses petits, 15 ans plus tard, après un divorce à son profit.
Sans pont pour enjamber l’abîme de l’absence, ni de blanco pour effacer le formatage paternel, ils resteront à jamais des étrangers, malgré tout l’amour enfoui, de part et d’autres, rendant chaque rencontre…inhumaine !
(…Si « Elle » restait, il la tuait, si  » Elle  » partait avec ses petits, il les flinguait; le commissaire de la Police Judiciaire consulté, s’avouait..impuissant!)

* « Ella » est son double, vraiment réel pour « Elle » , surgi un jour de fin du monde, et évanoui, après une difficile et douloureuse analyse.

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Auteur : Tingy

Romancière féministe : je viens de publier " Le temps de cuire une sauterelle " :-)) Et de rééditer : "Le Père-Ver" et "Le Village des Vagins" (Le tout sur Amazon) ... et peintre de nombreux tableaux "psycho-symboliques"... Ah! J'oubliais : un amoureux incroyable, depuis 46 ans et maman de 7 "petits" géniaux...

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