Le Père-Ver , chapitre XV ( paru en 2000 et épuisé).

CHAPITRE XV

Je cherche en vain un endroit où me garer, sur la petite place encombrée de voitures, en majorité luxueuses. Les 4 x 4, BM et autres décapotables de toutes marques grillent au soleil. Pas un coin d’ombre, l’astre du jour rebondit de partout. Je décide de patienter en double file.
En face de la placette, une rue mène à la plage toute proche où se démènent et s’emmêlent surfeurs, baigneurs, promeneurs, camions bars, Coca-Cola et « bouchons chinois ».
Une place se libère. J’ai à peine fini de me garer, quand je vois la psy ouvrir sa salle d’attente.
Elle est belle, un peu sexy, d’âge moyen, vêtue d’une tenue décontractée. Sa superbe chevelure rousse est retenue sur la nuque par un foulard aux tons vifs.
Je n’ai pas le temps de feuilleter une revue à l’intérieur de la salle d’attente, que déjà elle m’ouvre la porte de son cabinet. Son regard clair, son sourire lumineux, ce que je perçois de sa personnalité chaleureuse, m’inspirent confiance et sympathie.
– Je vous imaginais plus âgée dis-je, à peine assise dans un fauteuil en tamarin canné.
– Je peux toujours essayer de me vieillir un peu, répond-elle avec un sourire amusé.
– Je vous voyais assez forte, avec un chignon et des lunettes d’écailles. Tant pis, je vais faire avec, dis-je amusée aussi.
Je laisse mon regard prendre possession des lieux, pendant que Wanda prépare son nécessaire à noter.
– Je viens vous voir pour améliorer ma communication avec les autres. J’ai déjà vu un psy mâle, pendant un peu plus d’un an. Je ne lui ai pas parlé de ma mère, pas vraiment, Il n’a été question que du « Père-Ver », M. Hef. Pendant des décennies il m’a rongée de l’intérieur, à la manière des carias(termites), sans laisser apparaître de dégâts notables à l’extérieur.
Le buste penché en avant Wanda est très présente, par un sourire, un hochement de tête ou un regard attentif.
À un moment donné de mon long monologue, je prends conscience que je veux retrouver la mère du bébé que j’étais, pour pouvoir ensuite la « quitter en paix ».
– Vous dites n’avoir jamais ressenti de tendresse de la part de votre mère et vous ne manifestez aucun ressentiment à son égard, pourquoi ?
– Elle a été très malheureuse avec M. Hef. D’autre part, elle n’a jamais cessé d’être la petite fille de sa terrible mère, qu’elle surnommait la mère Tapedur. Ma Mère-Morte n’a jamais été battue, mais je dois avouer que le peu que j’ai perçu de ma grand-mère maternelle confirme tout à fait le choix de ce surnom lapidaire. C’était une femme de caractère, peu encline à des épanchements d’aucune sorte. Ce n’est pas auprès d’elle que ma Mère-Morte aurait pu apprendre la tendresse.
À cause d’une foule de petits détails qui me reviennent à l’esprit, j’ai la nette impression que ma Mère-Morte a vécu par procuration, comme portée par sa vie, dessinée par d’autres, sans jamais tenter d’être l’actrice principale de sa destinée. Je n’ai pas envie de décortiquer par le menu mes sentiments à son égard, mais depuis la scène qui a suivi notre fugue pour la retrouver, quand j’avais dix ans, j’ai totalement et définitivement renoncé à espérer sa tendresse, à vouloir qu’elle accepte d’être « réellement » ma mère. Mais je n’ai pas ressenti le désir ou le besoin d’ajouter ne serait-ce qu’une once de haine dans son cabas de vie tellement rempli de manques et de ratés. On lui avait mis dans le ventre une vie qu’elle refusait de toutes ses forces, au point d’essayer, en vain, de l’éliminer à plusieurs reprises. Que celles de sa génération qui se retrouvaient enceinte chaque année, à leurs corps défendant, lui jettent la première pierre. Pour ma mère, c’était être enceinte d’un coureur de jupons en plus. À la décharge de M. Hef, ma Mère-Morte n’était pas une épouse sensuelle. Elle était plutôt du genre « grande romantique asexuée ». Elle n’avait qu’une quarantaine d’années quand elle a divorcé, mais elle n’a jamais connu d’autres hommes par la suite. Pourtant elle a reçu des demandes en mariage qu’elle a refusées. Elle avait payé cher pour savoir que le mariage c’est le sexe aussi… Les bébés en prime !
C’est curieux, quelque part, je me sens solidaire de cette femme. De toute évidence, elle ne pouvait me donner ce qu’elle n’avait jamais reçu.
Mon regard qui s’est évadé par la grande fenêtre close habillée de voilages, revient dans la pièce immobile et rencontre le léger sourire de Wanda toujours attentive. Je continue.
– Pour en terminer avec M. Hef, j’ajoute que je l’ai définitivement « enterré ». Je veux dire que j’ai enterré à jamais le père qu’il n’a pas voulu être. J’aurai dû le faire beaucoup plutôt. Mais jusqu’ici, me « séparer » de lui me semblait totalement exclu, tout le temps que je gardais l’espoir insensé qu’il deviendrait un jour ce qu’il n’était pas, qu’il me donnerait ce que j’avais obstinément désiré, qu’il me dirait ce qu’il n’avait jamais dit.
– Bien. Quand désirez-vous que l’on se revoie ? demande Wanda en ouvrant son agenda.
– Si c’est possible, j’aimerais garder le même jour et la même heure.
– Entendu, à jeudi neuf heures, dit-elle en me raccompagnant à la porte.

( A suivre…)

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Auteur : Tingy

Romancière féministe : je viens de publier " Le temps de cuire une sauterelle " :-)) Et de rééditer : "Le Père-Ver" et "Le Village des Vagins" (Le tout sur Amazon) ... et peintre de nombreux tableaux "psycho-symboliques"... Ah! J'oubliais : un amoureux incroyable, depuis 46 ans et maman de 7 "petits" géniaux...

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