Le Père-Ver ( Paru en 2000 et épuisé) …en chapitres !

bisou de Katline
Il était une fois…

Le Père-Ver

CHAPITRE I

Je monte un escalier étroit qui me conduit à une minuscule salle d’attente meublée de fauteuils en rotin. Je m’assieds en face d’une cloison entièrement recouverte d’un poster géant. Le regard embrasse le clair-obscur d’un luxuriant jardin d’hiver humide et frais avant de se perdre, au-delà d’une baie vitrée, dans un grand parc vert, éclaboussé de soleil.
Un homme, entre deux âges, grand, mince et pâle, ouvre une porte capitonnée, me ramenant du même coup à la réalité présente.
D’emblée, je sais que je ferai un bout de chemin avec lui. J’avais essayé le cabinet de son confrère du rez-de-chaussée, quinze jours auparavant, mais j’avais conclu à un non-lieu, dès la première séance. Un non-lieu du Verbe, bien sûr.
Je scrute Visage-Pâle pendant qu’il me demande : « nom, prénom, âge et qualité. » Il est absolument hermétique.
Je dévide une histoire qui semble l’intéresser. Tandis que je crache des mots, il construit un rempart invisible qui le met bien à l’abri de moi. En fait, je ne le sais pas encore, mais il m’apprendra que ce que je crois percevoir de ses réactions, n’est que pure projection de ma part.
Visage-Pâle veut bien que l’on se revoie. Je ne dois pas lui sembler bien dangereuse et puis il faut bien gagner sa croûte n’est-ce-pas ?
Il a soigneusement noté des lambeaux de mon, monologue (ou leur équivalence) sur des fiches quadrillées. Je devrais me sentir intéressante, mais curieusement je deviens un hanneton qui accepte d’être fixé vivant et sur le dos à une planchette de pin maritime, sans autre but que de se laisser froidement observer. Le pin maritime sert par ailleurs à fixer les dunes des Landes.
Visage-Pâle me donne l’impression que sa vie entière pourrait se perdre par une infime fissure, qui se dessinerait sur la carapace impénétrable protégeant sa personne.
Pourquoi l’ai-je choisi, lui, pas l’autre du rez-de-chaussée, plus ouvert, plus communicatif, plus chaleureux ? Il doit dépenser une énergie dingue à se protéger de la sorte. Bon, ce n’est pas mon problème.
Mais pourquoi suis-je ici, au fait ? Ah oui ! je me sens écrabouillée par une énorme fatigue et je n’ai plus du tout envie d’aller au boulot où je me sens totalement nulle.
Extérieurement, rien n’a changé, je suis comme avant, apparemment normale. Mais à l’intérieur quelque chose s’est considérablement rétréci, un peu à la manière des murs de Boris Vian. En réalité, je suis à la fois rétrécie et encombrée.
Cet état m’est apparu de manière brutale et inconfortable, le jour du mariage de ma nièce. Un mois s’est écoulé depuis.
– Ce sera tout pour aujourd’hui.
La voix de Visage – Pâle me fait sursauter. Je lui tends un chèque, déjà à moitié rempli, chez moi. Il me raccompagne à l’autre porte capitonnée.
– Si vous décidez de poursuivre votre démarche d’aujourd’hui, il faudra ne manquer aucune séance. Vous me devrez des honoraires en cas d’absence.
Je l’écoute, mais je ne l’entends pas ou l’inverse. En réalité, je suis retournée dans la salle de bal. Ma nièce, superbe dans sa longue robe blanche, se lève, invitée par son mari tout neuf. Ils s’enroulent dans une valse un peu désuète. Les invités applaudissent : « vivent les mariés ! »
Tout à l’heure, mon petit clown s’est évanoui pendant la cérémonie à l’église. C’est sans doute à cause de la chaleur et de son premier col boutonné, un peu trop serré. Ses petites diablesses de sœurs en étaient restées coites.
Quant à moi, j’ai assisté à la bénédiction, complètement étrangère à tous ces mots : « Dieu est là, avec vous »… Pourquoi n’est – il pas plutôt là-bas, auprès du violeur ou de l’assassin, où il serait peut-être plus utile ?
Ma nièce regagne sa place auprès de son père, qui est mon frère cadet. Mon frère aîné et sa compagne nous ont invités à leur grande table vide qui s’est peu à peu remplie à la manière des fils téléphoniques des « Oiseaux » d’Hitchcock. J’ai la tête qui tourne et je me sens nauséeuse. Curieusement les personnages assis autour de la table, se mettent à défiler devant mes yeux, comme si j’étais devenue l’axe d’un manège désenchanté. Je vois Ekseption et sa vieille tante, puis M. Hef l’auteur présumé de mes jours, ensuite sa deuxième femme et enfin ses deux fils, les vrais, en compagnie d’une bru. Je me sens devenir transparente et je regarde tout ce petit monde s’agiter, de plus en plus mal à l’aise.
Qu’est-ce que je fais là ? J’aurais pu me trouver une place à n’importe laquelle des dix autres tables présentes. Qu’est-ce que je fais là ? Avec des cannes anglaises en plus. La veille du mariage, mon genou opéré, resté silencieux depuis vingt ans, était devenu soudainement si douloureux que, je n’arrivais plus à poser le pied par terre. On aurait pu croire qu’il rechignait à se rendre à la noce.
J’ai la tête cotonneuse et la curieuse impression de me retrouver sur les lieux d’un crime, habitée par la certitude que va débuter une longue, difficile et douloureuse reconstitution.
C’est alors que je la vois. Elle a environ trois ans et m’observe en silence, le pouce gauche vissé dans la bouche et la main droite serrant contre elle une vieille poupée rousse toute nue, avec des cheveux de laine, emmêlés.
Elle me « parle dans sa tête » et je lui réponds de même.
– Pourquoi le vilain monsieur m’a-t-il donnée ?
– Mais je n’en sais rien moi ! Peut-être que t’étais pas gentille ou peut-être qu’il n’aimait pas les enfants, lui dis-je un peu agacée. Tu devrais le demander à M. Hef, pas à moi.
Le monsieur en question, tient en haleine son auditoire, par le récit d’une histoire drôle que je n’ai pas suivie. C’est un personnage ordinaire, vieillissant, qui ne brille par rien de spécial. Il a l’air de jouer un rôle en permanence.
Au fur et à mesure que je le dévisage, une boule grossit dans ma gorge et finit par se coincer tout au fond. Un grand vide douloureux enfle dans ma poitrine. La petite chose continue à m’observer en silence, je sens que dorénavant, elle ne me lâchera plus. Il faudra que je lui trouve des réponses pour qu’elle me laisse en paix.
Pourquoi ai-je accepté de rentrer dans l’île, avec le risque que tous les démons et fantômes abandonnés derrière moi, réapparaissent sur ma route ?
J’avais cru m’être définitivement débarrassée de la petite fille en mettant des océans et des continents entre nous, mais ce soir mon passé me rattrape.
J’ai quitté le cabinet de Visage-Pâle depuis quarante-cinq minutes et je roule en pilotage automatique jusque chez moi.
Je descends pour ouvrir le vieux portail, récemment repeint en blanc. J’aperçois un joyeux chahut dans le rectangle de lumière, de la porte de la cuisine. Une délicieuse effluve vient supplanter la senteur iodée exhalée par le lagon tout proche. La cousine de Bretagne, en vacances chez nous, confectionne des crêpes aux petits et c’est la fête dans la maison.

CHAPITRE II

Mon regard s’évade de la minuscule salle d’attente, par la spacieuse baie vitrée du poster géant, pour aller à la recherche des propriétaires du beau parc ensoleillé.
Visage-Pâle apparaît dans l’encadrement de la porte capitonnée. Ses lèvres s’étirent un tout petit peu en un sourire distant. Bon ! Il faudra faire avec.
Je prends place dans l’un des deux confortables fauteuils de cuir noir, délaissant le fameux divan qui n’a pas l’air de servir beaucoup. La petite s’installe à même la moquette, le dos appuyé à la cloison, sa douce poupée de chiffon coincée entre sa poitrine et ses genoux relevés, ses bras enserrant le tout. Elle attend, muette attentive et patiente, la fin de cette parenthèse qui rythmera désormais mes semaines et les siennes.
Visage – Pâle qui se veut encore plus impénétrable que d’habitude consent quand même à laisser échapper deux mots.
– Et alors !
– Et alors rien ! dis-je mentalement.
Je n’arrive pas à parler, sa réserve me paralyse et mes idées s’engluent. Je sens un immense malaise m’envahir. Il faut à tout prix que je dise quelque chose, n’importe quoi, là, maintenant.
– En général je parle beaucoup avec les autres réussis-je à articuler. Je ressens une gêne épouvantable dès que le silence menace de s’installer, alors je le meuble de façon très éclectique. L’épidémie de conjonctivite en cours, des articles de l’Express ou du Canard enchaîné , la route de la falaise qui a encore tué ou la famine au Zaïre, constituent des sujets de conversation passionnants.
Visage – Pâle imperturbable attend la suite, mais la machine se grippe. Mon regard erre un instant dans la pièce climatisée, avant de s’échapper à travers les voilages qui filtrent la forte chaleur extérieure.
Je continue à parler, mais dans ma tête, je parle avec moi.
En fait, je suis incapable de regarder quelqu’un pendant plusieurs secondes, sans prononcer le moindre mot. Vite, je le noie sous un flot de paroles qui va entraîner son attention ailleurs que sur mon insignifiante personne. M. Hef l’avait jugée, une fois pour toute : « ni belle ni intelligente, sans aucun intérêt ».
C’est curieux, je n’éprouve pas le besoin d’agir de la sorte avec Ekseption. Au contraire, nous baignons souvent dans un silence complice, un bien-être sécurisant exempt d’inquiétude et de jugements de valeur destructeurs.
Visage-Pâle est toujours là, en face de moi, appuyé au dossier de son fauteuil, toujours aussi neutre. De temps à autre sa pensée me quitte. Il garde les yeux sur moi, mais la focalisation de son regard, se fait un peu en avant de ma personne. Quand mon regard l’interroge, non, disons plutôt lorsqu’il s’étonne très légèrement ironique, Visage-Pâle revient à notre conversation, pardon à mon histoire, je veux dire à notre silence. Le sien est doctement justifié. Il est là pour écouter n’est-ce pas ? Il consent à servir de miroir, pour observer imperturbable, le hanneton sur le dos, qui ne remue même plus les pattes d ‘ailleurs. Je le regarde sans tendresse, non pas le hanneton, mais Visage-Pâle. Son métier l’autorise à observer le malaise, la souffrance d’autrui d’un œil froid et détaché. Je sais, je fais de la projection, il est toute empathie. Visage – Pâle est toujours là, muet, moi aussi. Il n’a évidemment rien noté, moi si. Il a changé plusieurs fois d’attitude. Il s’est un peu tassé dans son fauteuil, puis s’est redressé. Il a croisé et décroisé les jambes, les bras, les mains. Mais il me regarde, des fois que je m’imaginerais qu’il pense à ses petites affaires. Après tout il est payé pour m’écouter pendant vingt minutes. Déjà que je ne parle pas, lui non plus, il faut au moins qu’il ait l’air de gagner ses sous. Il ne manquerait plus qu’il se mette à rêver ! Remarquez, j’aimerais mieux finalement, car je n’avance pas quand il m’observe. Je pourrais même dire que je réussis à penser quand j’oublie son regard qui me vide la cervelle.
Je n’arrive pas à me souvenir de ce qu’il dit quand il prend congé de moi. Ah oui ! Je m’en souviens : « Nous allons en rester là pour aujourd’hui. » Où ? En rester où ? Ai-je envie de lui demander ? Il parle bien évidemment d’un point de notre entretien. Mais nous n’avons rien dit tous les deux. Où en reste-t-on ? Nulle part !
La petite, muette elle aussi, attend sagement dans son coin.
Si je ne dis rien, lui non plus, alors autant tout stopper. Je lui tends un chèque déjà rempli et je me précipite vers la sortie.
Je ne suis pas retournée chez Visage-Pâle depuis quelque temps. Honnêtement, il ne me manque pas. Je peux même dire que je suis soulagée de ne plus avoir à affronter à la fois son regard impassible et mon malaise paralysant.
Un mois est passé. Depuis trois jours, je me réveille avec l’impression de me sentir de nouveau rétrécie et encombrée avec en plus, une angoissante pénombre obscurcissant mon âme. La petite et moi, pas du tout folles de joie, décidons de revoir Visage-Pâle.
Pour m’éviter de paniquer dans la petite salle d’attente, je fais escale chez la secrétaire toute jeune et sympa. Elle me raconte son week-end animé, quand la sonnerie du téléphone l’interrompt. Elle raccroche après un bref instant.
– Il vous attend. Vous pouvez monter me dit-elle avec un sourire.
Visage-Pâle toujours aussi énigmatique nous fait entrer. Je parle tout de suite, de peur de rester en panne de mots.
– Je n’avais pas l’intention de continuer, mais je suis là aujourd’hui.
– Nous avons convenu d’un contrat oral. Vous êtes tenue d’être présente à tous vos rendez-vous et en cas d’absence, non justifiée, vous devez me régler mes honoraires, me rappelle Visage-Pâle.
– Je n’ai aucun souvenir de cet accord, mais il n’y a aucun problème, je vous réglerai ce que je vous dois, dis – je.
– Là, n’est pas la question. Ce que je veux dire, c’est qu’il faut à tout prix une régularité dans ce genre de choses, sinon, effectivement il vaut mieux tout arrêter.
– De toute façon, pour le peu de chose que j’arrive à cracher ici…
– Les silences « parlent » aussi, précise Visage-Pâle.
-Je pourrais tout aussi bien parler devant un magnétophone, un miroir ou à ma chienne dis-je irritée.
– Vous savez très bien que ce n’est pas du tout la même chose. Chaque parole, chaque silence aussi, revêtent une résonance particulière en ce lieu, à cause de la présence du thérapeute justement.
Il n’a pas tort. Quand je suis dans cette pièce et en sa présence, un processus se met en route pendant les vingt minutes imparties, ou, si je suis trop tétanisée, juste après la séance. C’est ce qui s’est passé la dernière fois que je suis venue et à la séance d’avant aussi.
Un train démarre. Je suis dans ce train. Je vois défiler des paysages oubliés, je rencontre des personnages « enterrés », je revis des expériences occultées et je m’arrête à de nombreuses gares dont j’avais perdu le souvenir. Et alors, des connexions s’établissent, des questions affluent, et des évidences apparaissent.
Comment être sûre que c’est une évidence et non pas une manipulation de ma folle du logis, pour m’orienter dans le sens qui lui convient à elle seule, en tenant compte des expériences qu’elle a sélectionnées dans mon dos, de données que je n’ai plus ? Apparemment elle a traîné dans son antre, bien à l’abri de moi, une foule de faits et de choses de ma vie, qu’elle a volée à ma conscience. Je réalise que je vis comme programmée, guidée par des pulsions qui m’apparaissent comme étrangères.
– Comment sait-on que c’est une évidence, et non pas encore un choix téléguidé et pervers ?
– Quand c’est le cas, on le sait répond Visage-Pâle.
Ça me rappelle l’aumônier du lycée qui répondait, quand on lui demandait la raison de toutes les horreurs terrestres : « ça fait partie du plan de Dieu ! »
Je pense que je vais poursuivre mon voyage dans le train fantôme. Je veux à tout prix savoir ce que j’ai fait, ce qu’on m’a fait, pourquoi je m’aime si peu. Le mot est faible.
– Ce sera tout pour aujourd’hui dit Visage – Pâle.
– Je serai là jeudi prochain.

CHAPITRE III

J’ai rendez-vous à la même heure chaque semaine. Aujourd’hui Visage-Pâle ouvre sa porte capitonnée avec dix minutes de retard et me dit : « un moment s’il vous plaît ! ».
Il fait entrer un représentant qui m’avait fait sursauter à son arrivée, car on est toujours seul dans la salle d’attente d’un psy.
Dix minutes plus tard, Visage-Pâle qui joue à l’automate ce matin, ouvre de nouveau la porte. Je m’en veux d’entrer, je devrais m’en aller. Je comprends qu’il puisse avoir du retard à cause du client précédent ou d’une urgence, mais je refuse qu’il case un VRP dans le créneau qui m’est réservé. Il aurait dû le recevoir à midi, en décalant son déjeuner. Je ne suis vraiment qu’une crotte de bique pour ce type. Je suis un chèque qu’il pourrait remplacer sans état d’âme par celui d’un autre agité de la calebasse qu’il recevrait avec la même désinvolture. Mais qu’est-ce que je fiche là ? Et qui je vais aller voir à la place, hein ? Recommencer tout, la recherche d’un nouvel analyste et l’inventaire des petits bobos ? non merci !
Je n’attendais pas un sursaut de politesse de la part de Visage-Pâle, mais j’ai « apprécié » qu’il tourne à son avantage l’incident.
– Qu’éprouvez-vous quand vous attendez ? demande-t-il.
Il n’ose pas dire qu’il a créé une situation intéressante, mais il laisse l’entendre.
Un torrent de lave colérique me submerge. Mon pouls bat avec furie juste derrière mes tympans et scande ma rage. Je l’entends aussi battre dans mes oreilles. On dirait les pas d’une armée de nonnes arpentant au même rythme les couloirs voûtés d’un vieux cloître. Une colique méningitique éclate dans ma calebasse vide.
Je hais ce type, qui visiblement trouve amusant ce chaos ridicule où je m’enlise. On joue à quoi là ? Pas à qui perd gagne en tout cas, car chacun garde sa mise.
Je me sens vraiment nulle devant Visage-Pâle si glacé. Moi irrémédiablement nulle et lui irrémissiblement glacé. Glacé, comme les mains du bonhomme de neige, dans le champ désert, comme le vent d’hiver hurlant sur la toundra, comme moi toute nue errant sur la banquise pendant la nuit de six mois.
Le torrent de lave fait place à un glacier. J’ai froid, tellement froid tout à coup. C’est sûrement le climatiseur mal réglé ou bien réglé sur Visage-Pâle. Le jour s’assombrit. Le contour des choses devient flou, terne, nébuleux, la pièce rétrécit et moi avec. Une sorte de nausée se répandant dans ma cervelle. Une odeur de moisi flotte autour de moi. Des larmes embuent mon regard.
– Tu ne vas pas pleurer devant ce type ! dis-je mentalement.
Il ne manquerait plus que cela ! Un hanneton qui pleure et sur le dos en plus.
– Que ressentez-vous quand vous attendez ?
Non, non, Visage-Pâle, si avare de paroles, n’a pas répété sa question. Je l’ai vu remuer les lèvres, il y a un moment déjà, mais les sons ne me parviennent que maintenant…
L’attente me plonge dans une angoisse monstrueuse, irrationnelle, ingérable. Elle représente pour moi, la chronique d’un abandon programmé.
La voix de Visage-Pâle me parvient comme lointaine, un peu cotonneuse.
– Ce n’est pas honteux de pleurer vous savez ! Nous disposons du rire et des larmes pour exprimer nos émotions dit-il d’une voix neutre, en poussant la boîte de kleenex dans ma direction.
– C’est ça ! C’est ça ! compte là-dessus ! dis-je mentalement en étouffant mes débordements latents.
– Ce sera tout pour aujourd’hui conclut Visage-Pâle, laconique.
Ce sera tout ? Tout quoi ? Tout ! Tout à coup, tout à fait, tout ou rien, rien du tout, tout-à-l’égout, bouche d’égout, dégoût de tout, tout de même, m’aime pas du tout !
Je franchis la deuxième porte capitonnée, me précipite dans le couloir, m’effondre sur la première marche de l’étroit escalier et là, je me noie dans un abîme de sanglots et un océan de larmes. Que d’eau ! Je regarde « mon double » se liquéfier, perdu dans sa tourmente.
J’entends des pas qui montent rapidement le petit escalier raide. La secrétaire s’arrête pile en me voyant dévastée par un tel déluge. Elle hésite quelques secondes puis prend le parti de rebrousser chemin, avec la même diligence.
Je sens des larmes déborder sans arrêt de mes yeux et ruisseler en continu sur mes joues. Je n’ai pas la sensation d’avoir mal, c’est un barrage qui a cédé.
Un long moment s’écoule et soudain, un jeune visage encadré de cheveux blonds se penche vers moi. Perdue au cœur de « l’orage » je ne l’ai pas vue, ni entendu arriver. Peut-être ai-je fermé les paupières un court instant ?
– Il y a des jours où ça se passe moins bien… Qu’est – ce que je peux faire ? dit l’apparition qui s’assied sur la marche.
Elle m’entoure les épaules et me berce un instant avant de déposer un baiser pudique dans mes cheveux. Forcément, puisque que tout le reste est détrempé. Elle retourne à ses affaires, dans le cabinet de Visage-Pâle.
Cette diversion met fin au déluge. Peut-être que le câlin a tout apaisé ou bien les réserves étaient-elles à sec tout simplement. Je me réveille d’une sorte d’absence. Que s’est – il passé au juste ? J’ai beaucoup pleuré c’est sûr, mais pourquoi ?
En fait j’ai assisté à un enterrement. J’ai enterré à tout jamais l’espoir insensé et destructeur, que M. Hef me donne un jour ce qu’il ne m’avait jamais donné jusqu’ici, qu’il me dise ce qu’il ne m ‘avait jamais dit, devienne ce qu’il n’était pas, en m’acceptant enfin comme sa fille.
Curieusement, j’ai mis des décennies à renoncer… à ce que je n’avais jamais eu ! Désormais, je pourrais penser à lui, parler de lui, sans travestir la vérité, comme je le faisais jusque-là !
Je descends l’escalier raide, un peu groggy et me dirige vers les toilettes perdues au fond du jardin créole, laissé à l’abandon. Avec les W-C dans la cour, plus besoin de carbone quatorze pour faire la datation de la case.
Je me rafraîchis longuement le visage pour essayer d’estomper la couleur en trop. Seules mes paupières gonflées se rebiffent. Une paire de lunettes solaires fera l’affaire. Allons, la vie continue.
J’adresse un petit sourire rassurant à la secrétaire qui doit en voir des vertes… et des pourries, défiler devant son bureau.
Ekseption m’ouvre la porte du break. Je retrouve mon cocon de tendresse. Nous ne parlons jamais de mes virées chez Visage-Pâle. Non pas que le sujet soit tabou, mais tout simplement pour ne pas mélanger les torchons et les serviettes. Ekseption c’est le rêve, le mystère, la tendresse, la sensualité, la beauté, la paix, le bien-être qui sent bon. Chez Visage-Pâle, c’est cacas- bobos.
J’aurais dû dire à Visage-Pâle, que nous sommes en réalité, deux, dans son cabinet, Ella et moi. Deux entités radicalement opposées. L’une positive, est dotée d’une pulsion de vie phénoménale, est douée pour le bonheur, la joie, la tendresse, la création artistique. L’autre, négative, est fascinée par la pulsion de mort, cultive l’autodestruction, se débat et s’enlise dans un désert affectif « rocaillé » de violences et d’abandons. Un peu à la manière d’automates, l’une ou l’autre de ces entités vient à tour de rôle, sur le devant de la scène de ma vie, obéissant à un mécanisme occulte qui m’est parfaitement étranger.
Ekseption a posé sa main sur la mienne me ramenant du même coup à la réalité présente. J’ai beaucoup rêvassé ou bien on a roulé très vite, car la voiture s’arrête devant notre portail.
– J’ai une petite faim et vous ? demande-t-il avec un tendre sourire.
– Je ne sais même pas ce qu’on nous a préparé à dîner dis-je.
Nous pénétrons dans la salle à manger au milieu d’un joyeux tapage. La nénène (nounou) joue aux « Milles Bornes  » avec les enfants. Elle a complètement oublié l’heure. Une omelette au jambon fera l’affaire.

CHAPITRE IV

Puisque Visage-Pâle se permet de me recevoir avec vingt minutes de retard et que cela m’indispose d’attendre, comme une abandonnée, dans la petite pièce au grand poster j’arrive plus tard que prévu et je fais escale chez la secrétaire.
Visage-Pâle a sûrement déjà appelé et laissé des consignes à son employée. À peine les politesses échangées, elle décroche le téléphone pour lui signaler ma présence.
– Vous pouvez monter il vous attend, dit-elle.
Effectivement, il a déjà ouvert la porte capitonnée.
– Vous avez un quart d’heure de retard, aussi notre entretien ne durera que dix minutes, me dit Visage – Pâle en guise de bienvenue.
– Si j’ai bien compris, vous avez le droit de retarder mon rendez-vous, en recevant un VRP et moi j’ai le devoir de la boucler.
– J’ai d’autres patients après vous, dit-il.
– Et alors ! Où est le problème, hein ? Si je peux attendre, eux aussi peuvent faire de même, je suppose.
Visage-Pâle élude ma question.
– On dirait que cela ne s’est pas bien passé, la dernière fois, remarque-t-il.
– Tiens, vous vous êtes quand même aperçu qu’il se passait quelque chose dans l’escalier. Remarquez, ça m’étonnerait beaucoup, je crois plutôt que la patiente suivante, vous a tout raconté dis-je, acide.
– Que ressentiez-vous ? insiste Visage-Pâle.
– J’assistais à un enterrement, dis-je.
– De quel enterrement s’agissait-il ?
Je décide de parler dans ma tête.
– Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? De toute façon ce sera bientôt la fin de notre séance, puisque je suis punie pour mon retard volontaire.
Mon regard s’évade du cabinet par la baie voilée et moi aussi d’ailleurs. Je ne sais plus par quelle association de pensée, je me retrouve sur un quai de gare à Bonnières – Sur – Seine .
À un moment donné de mon silence, Visage-Pâle alerté par son petit réveil, a dû mettre un point final à la séance écourtée. J’ai dû lui tendre un chèque… dégringoler l’ escalier… grimper dans ma voiture et démarrer…
En fait, je suis à Bonnières, douze ans plutôt…
J’avais reçu un mot de M. Hef me proposant de le rencontrer, dans une famille créole parente de sa femme qui vivait dans cette petite ville depuis quelques années. Je ne l’avais pas revu depuis quatorze ans. J’ai accepté l’invitation peut-être avec le secret espoir d’en savoir un peu plus à son sujet, maintenant que j’étais devenue une adulte, vivant hors de sa sphère affective. J’excluais totalement bien sûr, l ‘ idée que peut-être, il me verrait avec des yeux plus cléments, plus justes. À son âge on ne change plus.
J’avais reçu sa missive, juste avant de me rendre à Berlin avec Ekseption et une amie pour les fêtes de fin d’année. Je profitais de mes petits achats de cadeaux, pour lui prendre une boîte de cigares de La Havane et une superbe cravate de marque.
De retour d’Allemagne, je n’arrêtais pas de penser à la rencontre avec M. Hef. Plus la date approchait, plus je me disais que je ferais mieux de renoncer à me rendre à Bonnières. Mais en même temps, une force obscure me poussait à y aller, comme pour vérifier que je n’avais rien inventé, rien exagéré. Comme pour confirmer que la messe était dite.
Une question restait sans réponse : pourquoi m’avait-il demandé de venir le voir pendant son séjour en France ? En fait, il s’est passé un phénomène curieux à cette époque. Mes deux frères qui vivaient dans L’île Aux Trois Lagons et qui n’avaient gardé aucun lien avec moi jusqu’ici, m’avaient eux aussi écrit pour me demander de les rencontrer pendant leur séjour en France. Je pense qu’ils étaient tous guidés par une curiosité plutôt malsaine. Ils voulaient vérifier de leurs yeux à quoi je pouvais ressembler maintenant, ce que j’étais devenue, quelle était ma vie, si je mangeais à ma faim, si j’avais un amant.
Sur son mot d’invitation M. Hef avait mentionné le numéro de téléphone de ses hôtes. J’appelais donc la veille de mon départ, pour confirmer l’heure et le lieu de mon arrivée. Je m’attendais vraiment à tout de sa part… et je ne fus pas déçue ! En fait si. Terriblement !
J’étais partie de Tours. Le voyage fut très long, plus de trois heures. Le train rapide ne s’arrêtant pas à Bonnières, j’avais dû prendre un tortillard qui faisait halte dans toutes les petites gares.
J’avais acheté un polar à la boutique de souvenirs, mais il resta sur mes genoux. La rengaine des roues sur les rails, me plongea dans une rêverie mélancolique. Ma mémoire en profita pour rameuter des souvenirs, qui en remontant à la surface, provoquèrent de nombreuses lézardes dans la chape mise en place depuis des décennies.
Un paysage couvert de neige et réchauffé par un pâle soleil d’hiver, cavalait de l’autre côté de la grande vitre légèrement embuée de mon compartiment. De temps à autre surgissaient, à droite de la baie vitrée pour aussitôt disparaître à gauche, un clocher ainsi que des petites boîtes brunes coiffées de blanc, serrées frileusement autour de lui. De temps en temps un tunnel happait mon wagon, dans un claquement sec, et le recrachait presque aussitôt.
À un moment donné, le bruit lancinant des roues sur les rails me catapulta dans un autre train… J’ai environ trois ans. J’entends la respiration bruyante du train à vapeur. Je suis affreusement angoissée, mais je ne verse aucun pleur, recroquevillée sur ma tourmente. M. Hef vient de m’abandonner à sa belle-sœur, que je ne connais pas, sur le quai d’une gare.
J’ai totalement oublié les instants qui ont précédé mon départ. Qu’a dit ma mère ? Était – elle présente ? Je sais qu’elle ne m’a pas prise dans ses bras, ce n’était pas dans ses habitudes. M’a-t-elle embrassée, expliqué ce qui m’arrivait, accompagnée à la gare ? M’a-t-elle dit que je la reverrais bientôt et pour quelle raison on me séparait de ma famille ?
Je n’ai aucun souvenir non plus de mon arrivée chez la tante. Mais je peux imaginer la joie de cette vieille fille recevant en cadeau une vraie petite fille en chair, en os et à longues boucles. Pas une poupée à tête de porcelaine, richement habillée, mais une fillette qui est sûrement attachée à son papa, à sa maman, à ses frères et sœurs ainsi qu’à sa maison, à ses joujoux, à sa maîtresse d’école et à ses petits camarades. Cette dame était-elle consciente de l’arrache-cœur suscité par ce déracinement ? Elle n’a jamais eu de petit, même pas de chien ni de chat. Peut-être pensait-elle de bonne foi, que les petits enfants naissent sans âme, et que cela finit par pousser en grandissant, comme les dents de sagesse ? Qu’a-t-il ressenti en me cédant à cette femme pour laquelle il ne pouvait éprouver que du ressentiment ? Elle ne l’avait jamais accepté comme beau-frère, le trouvant trop « teinté. » Je pense très sincèrement qu’il préparait là une vengeance terrible, qu’il exécutera six ans plus tard.
J’imagine que M. Hef fut soulagé de m’avoir donnée, car je ne le revis pas, ni personne de ma famille d’ailleurs. La terre a continué sa route et moi la mienne. Une lourde chape d’oubli recouvrit l’incident.
Tout se passa apparemment pour le mieux. J’étais une petite fille très gâtée. Je ressentais la présence de cette Mère-Tante comme un havre de tendresse, de sécurité et de paix. J’étais facile à vivre, gentille, douce, obéissante, bien élevée. En fait, je n’avais pas le choix, il fallait à tout prix que je me fasse aimer, pour ne pas risquer de me faire jeter à nouveau. Peu importe ce que je désirais, ce que je pensais, ce que je ressentais, il fallait à tout prix que je parvienne à coller au désir de l’autre. Il fallait absolument me faire accepter, la seule évocation d’un rejet étant exclue.
Des années passèrent empreintes de tendresse et de paix. Curieusement, de l’addition de tous ces jours heureux, je ne peux soustraire que quelques rares souvenirs précis. Par exemple, le goût des barres de chocolat Meunier, parfumées à la vanille, avec un soupçon de moisi, que je croquais pendant le passage d’un cyclone dévastateur, qui fit de nombreux morts et d’importants dégâts. On avait dû déplacer et empiler les meubles. Mettre des moques sous les nombreuses gouttières écloses dans le plafond de la vieille case, louée à la montagne, pour les vacances d’été.
Je me souviens aussi, qu’après ces belles années, je ne me suis plus jamais réveillée, le premier avril, avec un gros poisson en chocolat sous mon oreiller. Je revois encore ses grosses écailles et son œil rond, présents sur un seul côté du corps. C’était sûrement une sorte de sole !
Je me rappelle un saladier de verre rose rempli de crème anglaise sur laquelle posait fièrement une superbe poule, six poussins tendrement serrés contre elle. Elle était faite de blanc d’œufs en neige, avec la crête, le bec et le bout des ailes réalisés en caramel blond et croquant.
Le souvenir qui me revient avec le plus d’acuité, c’est celui d’une nuit d’orage. Les cuisines créoles étaient alors une pièce détachée de la maison proprement dite, à cause de la fumée, des odeurs de carry et aussi par crainte d’un incendie. Profitant du vacarme du tonnerre associé à celui des trombes d’eau, crépitant sur la tôle du toit, des voleurs avaient dérobé les saucisses et les tranches de poitrine boucanées qui pendouillaient au-dessus du foyer. Les brigands avaient même festoyé sur place. Des restes abandonnés dans des marmites ainsi que des tisons en témoignaient. Ils avaient aussi raflé toutes les provisions et emporté une oie après l’avoir tuée sur place, peut-être pour l’empêcher de cacarder. C’est le jars qui a donné l’alerte au petit matin. Le mauvais temps disparu, on n’entendit plus que ses criailleries désespérées tout autour de la maison. Il était inconsolable et ma Mère – Tante a dû s’en séparer. J’étais jeune, mais cet incident m’avait fortement interpellée. Il me semblait insensé qu’un animal ressente l’absence de sa compagne d’une façon aussi vive et surtout qu’il l’exprime d’une manière aussi poignante.
Je revois souvent aussi, ma Mère – Tante dans son jardin aux parterres bordés de bambous nains, taillés au carré. Gantée de caoutchouc vert, un grand chapeau de paille de chouchoux protégeant son teint laiteux du soleil brûlant, elle cueillait à l’aide d’un petit sécateur, un gros bouquet de gerberas pour égayer sa varangue (véranda).
Le souvenir le plus tendre sont les cavalcades sur le dos de ma douce nénène et ses attentions de chaque instant.
Des années se sont donc écoulées, douces et calmes. Le souvenir de M. Hef avait totalement disparu de l’écran de ma mémoire vive. Je m’étais reprogrammée dans une existence heureuse, tendre et paisible.
Il réapparut un jour sans crier gare, pour m’arracher brutalement à ma Mère- Tante.
Afin de faciliter notre vie administrative, elle avait proposé de m’adopter. En réalité, elle lui fournissait un bâton pour la battre. M. Hef trouvait enfin l’occasion de se venger, de lui faire payer les humiliations que lui avait infligées sa belle-famille tout entière. Cette dernière répétait à l’envie que ma mère s’était mésalliée par le rang et par la race.
Bref, je fus conduite manu-étrangeri dans une maison totalement inconnue. Je ne garde aucun souvenir de mes adieux à ma Mère- Tante. En eut-il seulement ? Si M. Hef ne m’avait pas mentionné sa razzia (par raconté, juste mentionné), cet incident serait à jamais enfoui dans ma mémoire morte. Tout au long de mon enfance, des amnésies providentielles, anesthésiaient mon âme, quand l’onde de choc d’un événement insupportable faisait vaciller tout mon être.
Je reprends conscience dans une maison étrangère, remplie d’étrangers, forcément. Je retrouve intact aujourd’hui, l’état d’hébétude extrême dans lequel j’étais engloutie. Je ne souffrais pas, pas encore. La brutalité soudaine de cette nouvelle séparation, avec ce qui était devenu pour moi ma seule et unique famille, avait creusé dans ma cervelle un cratère béant. Je n’avais absolument aucun repère humain ou matériel à quoi me raccrocher. Il n’y avait de sens à rien. J’étais totalement perdue. Je ne savais même plus qui j’étais, ni ce que je faisais en ce lieu. J’étais totalement incapable de mettre un nom ou d’établir un lien quelconque avec ceux qui vivaient dans cette maison inconnue, située quelque part dans une ville que je ne connaissais pas.
Mais la terre a continué sa route et moi la mienne.
De la courte période papa- maman – frères – sœurs, je garde le souvenir d’un grand vacarme. Le bruit, le désordre, la fureur et la haine avaient remplacé la tendresse et la paix. M. Hef devenait enragé quand sa femme lui faisait des reproches lorsqu’il rentrait de l’autre chez lui, qu’il partageait avec sa maîtresse.
Un soir, l’épouse délaissée nous conduisit au petit nid d’amour dont la porte d’entrée, de l’unique pièce occultée par un joli paravent, donnait directement sur le trottoir. Et là, allongés à même le bitume encore tiède, nous contemplâmes, bouche bée, M. Hef dînant joyeusement en compagnie d’une rousse laiteuse et fardée dotée de gros seins rebondis. Ce spectacle creusa mon anxiété. Cette femme allait-elle devenir notre prochaine maman ? Mais les scènes qui m’ont le plus marquée sont celles de la vaisselle cassée. Au début, les débris jonchaient le sol jusque dans les recoins. Puis on mangea dans des gamelles en « alu », laides et bosselées en plus, à cause des colères du mari infidèle.
Entre deux « orages », mon frère aîné, en compagnie d’un autre galopin, pêchait la petite anguille dans les caniveaux où caracolait une eau le plus souvent limpide. À cette époque, c’était une denrée abondante qui jaillissait sans pingrerie dans de profonds bassins, avant de se déverser généreusement dans un canal qui la précipitait à la rue dans un joyeux bouillonnement. Un beau limon vert recouvrait le fond des caniveaux et des touffes d’herbe drue et tendre, servaient de refuge à de grosses crevettes. Mon aîné les capturait à l’aide d’un nœud coulant ou à mains nues. Il avait aussi la passion des cerfs-volants qu’il fabriquait avec de vieux journaux, de la colle de farine bouillie, des fragments de feuille de cocotier en guise d’armature et de la charpie nouée bout à bout faisant office de queue. Je n’ai jamais plus revu de cerf-volant monter si haut dans le ciel, avant de s’enchevêtrer dans les fils électriques, lors de sa chute finale.
Le lendemain d’une colère plus terrible que les autres, nous vîmes avec stupeur et incrédulité, un grand camion avaler les meubles, ma mère et trois enfants, avant de disparaître au coin de la rue. M. Hef conduisit les laissés pour compte dont moi, chez sa vieille mère.
Mes jours s‘apaisèrent et mes nuits aussi. Le plus étrange, c’est que mes frères et moi, n’avons jamais parlé de tout ce grand charivari. Comme si nous avions honte de ce qui nous arrivait. Et comme si nous voulions croire que rien ne s’était réellement passé.
Ma mère manquait beaucoup à mes frères, surtout à l’aîné. Forcément, pour eux c’était la première séparation. Moi, j’avais les sentiments anesthésiés. J’aurais dû remercier M. Hef qui m’avait vaccinée, sans oublier le rappel, contre l’amour maternel. En fait, j’étais vaccinée mais pas immunisée. Je n’allais pas tarder à m’en rendre compte.
Mon frère aîné organisa notre fugue. Sa mère lui manquait trop. Je ne sais pas où nous avons trouvé de quoi payer les trois tickets d’autorail. Toujours est-il qu’à dix-huit heures, rue de l’Embarcadère, nous sommes montés dans le dernier diesel aux trois rames bondées comme des taxis- brousse.
Nous arrivâmes à la nuit tombante, sans bagage, mais chargés d’un tendre espoir.
Ma mère pimpante ainsi que ma sœur aînée s’apprêtaient à sortir. Au lieu de la couette de tendresse rêvée tout le long du court voyage, un déluge de reproches s’abattit sur nous. Pour terminer, Mme Mère dit à son fils qu’elle ne voulait pas de nous chez elle.
– Il n’est pas question que je vous accueille chez moi ce soir ; votre père se plaindra auprès du tribunal et moi je risque de perdre ma pension alimentaire.
– Mais maman, nous n’avons plus de moyens de transport à cette heure-ci. Nous avons pris le dernier autorail, plaida mon frère aîné d’une voix aussi blanche que son visage éclairé par la lune pleine.
– Ce qui est sûr, c’est que vous ne coucherez pas chez moi, ce soir, confirma Mme Mère, insensible à notre détresse.
Ma sœur aînée qui avait peut-être perçu notre immense désarroi, vint à notre secours. Elle s’adressa à sa mère.
– Mais enfin maman, tu ne peux quand même pas les laisser à la rue ! On pourrait peut-être aller voir la police ?
Aussitôt dit, aussitôt fait. Direction le commissariat. Le policier de service devait être un brave père de famille qui ne voulait pas de chiens errants supplémentaires dans sa ville, ce soir-là. Il conseilla fermement à Mme Mère de nous garder pour la nuit. Il lui précisa même, que s’il nous arrivait quelque chose, elle en serait tenue pour responsable et trouva curieux qu’elle n’y avait pas pensé toute seule. Bref, rassurée quant à ses sous, elle consentit à nous garder jusqu’au premier autorail du lendemain.
En attendant de regagner le foyer de la rébellion, au petit matin, nous retournâmes au foyer du séisme pour la nuit présente.
Il y avait un tas de gros galets de rivière près du lavoir. La nénène y étalait le linge, pour le blanchir au soleil. En rentrant du commissariat, je me suis laissée aller au milieu de ce tas de roches dures et froides et les larmes ont débordé de mes paupières refermées sur ma peine. Je ne sais combien de temps mes yeux ont ruisselé dans le noir, la lune s’étant pudiquement cachée derrière de gros nuages de pluie.
C’est curieux, maintenant que j’y pense, nous avons toujours eu, tous les trois de la fournée paternelle, des chagrins solitaires.
À dater de cette nuit, Mme Mère est devenue pour moi, de façon indéfectible, la Mère-Morte. Oui, comme celle que se partagent Israël et la Jordanie, mais avec un e, un nœud. Un sac de nœuds. Cette expression définit parfaitement le type de relation que nous avions pu avoir, elle et moi. Une relation embrouillée, pleine de pièges et d’embûches. Une affaire impossible, cruelle et destructrice.
Cela ne m’empêchera pas de me fourvoyer, par la suite, dans une aberration affective lamentable, du côté paternel. Peut-être refusais-je tout simplement l’idée de devenir « orpheline ? »
Bref ! Nous reprîmes l’autorail en sens inverse le lendemain. M. Hef nous attendait rue de l’Embarcadère, un fouet à la main. C’est curieux, je ne me souviens pas du reste de la scène, je me rappelle seulement de la taille du fouet et de la honte que nous avions ressentie à ce moment-là. L’autorail était bondé et les voyageurs nous ont sûrement pris pour des délinquants. C’était payer cher, l’accueil que nous avait réservé la Mère-Morte.
M. Hef nous ramena chez la Mère-Grand. Il décida de jouer au détective. Il assigna à chacun de nous trois une chambre avec l’interdiction de communiquer entre nous. L’interrogatoire commença. En fin de matinée, lassé de ne pas obtenir de réponse, il fit croire à chacun des deux autres, que le troisième avait parlé, afin que se faire confirmer des aveux. M. Hef réussit : il sut qui était le chef de la rébellion et où on avait trouvé l’argent du voyage vers l’absurde. Le plus incroyable c’est qu’à ce jour je ne sais toujours pas l’origine de ces sous.
Je n’ai jamais compris aussi pourquoi, un matin, j’ai reçu une méchante raclée, avec un ceinturon qui m’avait laissée couverte de marques rouges. M. Hef avait fouillé ma chambre et découvert, cachée sous le matelas, une lettre que je destinais à la Mère-Morte. Cela se passait avant l’épisode de l’autorail. Il ne m’a jamais expliqué pourquoi le fait d’écrire ce courrier constituait une faute grave.
Le couinement des freins du tortillard m’arrache à ma plongée en eau trouble et froide. Je refais surface devant une petite gare : « Bonnières-sur-Seine ». Vite, je prends mon petit bagage et m’achemine, le cœur un peu agité, vers la salle d’attente.
Un grand bruit de freins me fait sursauter. Je suis, en réalité, assise sur un muret face à la mer. Je me retourne et je vois un automobiliste invectiver un jeune cycliste, sûrement imprudent. Je me dirige vers ma voiture garée près d’une haie de jacarandas fleuris, bordant le parking du front de mer. Si je me fie à la pendulette de la voiture, j’ai passé trois heures à remonter le temps, après ma séance chez Visage-Pâle.
Avant de reprendre la route, je décide de passer un coup de fil à Ekseption. Il ne faudrait surtout pas qu’il s’inquiète.

A suivre…

On doit "choisir" sa vieillesse, et ne pas se conformer aux diktats sociaux !

piscine
70 ans bientôt, et alors!

Il n’y a que notre PROPRE incapacité physique, ou mentale, qui doit restreindre NOTRE projet de vie!
La société n’a pas à nous dicter , ce qui doit être porté, fait, dit, à tel ou tel âge!
Évidemment, elle est particulièrement discriminatoire envers les femmes!
Comme chacun le sait, un homme exhibe sa calvitie, son ventre de femme enceinte sur le point d’accoucher, ses rides et sa peau fripée, sans aucuns complexes!
Nous ? On nous culpabilise à mort pour un peu de cellulite! Si elle est si laide, pourquoi des générations de peintres l’ont autant représentée! Si les femmes étaient réalistes , elles sauraient que ça n’a JAMAIS rebuté AUCUN homme…au contraire: « Qu’importe la coupe , pourvu qu’on ait l’ivresse! »
Les magazines féminins remettent le couvert, pour faire rentrer les sous des pubs, qui constituent l’essentiel de leurs contenus!
Et des millions de femmes se gâchent la vie…pour RIEN!

On m’a volé mon enfance, personne ne gâchera le reste de mes jours!

Allez, les filles, venez me rejoindre dans la piscine, pas pour la gym, juste: » pour le plaisir »( c’est ça, sur l’air de Léonard )Vu le temps pourri que vous avez, ce ne sera pas du luxe !

Carry de poulet à l’aubergine, riz blanc, rougail de tomates.

ma cuisine

Je n’aime pas faire la cuisine, mais il m’arrive de la réaliser, le dimanche…pour le plaisir(oui , sur l’air de Léonard !)

« Éplucher » des cuisses de poulet et couper en lanières de 10cm, environ,une bringelle, pardon, une aubergine (épluchée )! Hacher fin un gros oignon et écraser 2 gousses d’ail; prévoir du thym et un peu de curcuma, quelques olives vertes, du sel.

Faire dorer les cuisses de poulet, dans de l’huile d’olive; réserver. Dans le faitout, faire dorer le gros oignon haché, puis les gousses d’ail écrasées; ajouter une haute pointe de couteau de curcuma, le thym et une grosse tomate hachée ( épluchée!).Laisser cuire une minute. Remuer et écraser à la fourchette pour réduire en purée. Rajouter le poulet, les lanières de bringelle, les olives, saler et touiller; mouiller d’un demi-verre d’eau et laisser cuire , à feu doux, dix/quinze minutes.( A la fin de la cuisson, il doit rester de la sauce, pour mouiller le riz, sinon, rajouter un peu d’eau! )
On peut aussi, réaliser cette recette avec des pommes de terre ou des chouchoux…

Ceux qui ont une « marmite à riz », font cuire 2 verres de riz( Parfumé au jasmin: c’est son nom!) dans 2 verres d’eau; pour les autres, laver en frottant le riz entre les mains pour faire partir l’amidon. Rincer plusieurs fois (eau claire); couvrir d’un même volume d’eau, que de riz. Porter à ébullition, couvrir et baisser, à fond, le gaz. Quand le riz a « bu » toute l’eau, il est cuit; si on le trouve trop « ferme » , il faut « l »arroser » d’un demi verre d’eau, et le laisser gonfler à petit feu ( ça dépend du riz).

Pour le rougail, c’est simple : éplucher et hacher une grosse tomate (ou deux); ajouter un morceau d’oignon haché fin, une petite gousse d’ail et un morceau de gingembre écrasés avec la pointe arrondie d’un couteau, du sel et arroser d’un filet d’huile d’olive ( pour ceux qui mangent épicé, lâchez-vous en ajoutant de la pâte de piment!). Bien mélanger et servir avant que la tomate ne s’oxyde.

Nous avons terminé par des framboises fraîches, saupoudrées de sucre roux .

PS- Servir, à table, dans les marmites ! Chacun étale du riz dans son assiette, le « recouvre » de carry , dépose un peu de rougail à côté et pioche dans les trois, en même temps !